SERVICE DIOCÉSAIN "PASTORALE, SECTES ET NOUVELLES CROYANCES"

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"PASTORALE, SECTES ET NOUVELLES CROYANCES"

N° 12

     Les intérêts des gourous : (suite) (éditorial 7)

Jonathan Livingston le Goëland

ISSN 0990-0500

 

  

Editorial n° 7

LES INTERETS DES GOUROUS

(suite et fin)

 

2/ LE CULTE DE LA PERSONNALITE

Un des traits les plus remarquables chez les gourous est bien celui-ci: le culte de la personnalité. Et les exemples abondent en la matière.

Le fondateur de l'Association Internationale pour la Conscience de Krishna, Abday Charan De, prend en 1959, le nom de A.C. Bhaktivedanta Swami Prabhupâda, ce qui signifie: "Le Maître aux pieds duquel s'inclinent tous les autres".

Une révélation a été faite à Claude Vorilhon, alias Raël, lors de son voyage extra-terrestre: "Vous êtes le dernier des prophètes avant le Jugement, vous êtes le prophète des religions, le démystificateur et le berger des bergers. Vous êtes celui dont les anciens prophètes, nos représentants, ont annoncé la venue dans toutes les religions". D'où le culte de la personnalité d'un tel prophète: "Respectez notre prophète et ne portez pas de jugement sur ses actions et ses paroles (...) En manquant de respect envers le prophète, vous manquez de respect envers ceux qui l'envoient, envers vos créateurs".

Un gourou, aujourd'hui défunt, Bhagwan se faisait passer pour la réincarnation de Bouddha. Il fallait adorer sa personne. Les riches et jolies femmes l'approchaient et payaient. Les pauvres (hippies, drogués, routards...) hors de "l'espace Bouddha", en arrivaient à se procurer de l'argent par prostitution pour approcher une fois le Maître.

Qui est Yvonne Trubert, gourou d'I.V.I. ? "Un être de lumière aux cheveux d'or, tout de blanc vêtu... tel un amiral en sa tenue de lumière... belle figure de proue aux cheveux d'écume: la douce et blonde Yvonne. Sur les traces d'Yvonne, 250 IVI en marche sur les pas du Christ derrière ceux d'Yvonne, notre mère à tous."

Lorsque le pasteur Jim Jones emmena ses disciples en forêt de Guyana pour y construire le paradis, il nomma le camp... "Jonestown"!

Gilbert Bourdin, gourou de Mandarom à Castellane, n'est rien de moins que le Messie Cosmo-planétaire... tandis que Moon est le vrai Messie, Moon et son épouse étant les "vrais parents de l'humanité". Les adeptes ne sont-ils pas invités à boire un breuvage contenant un peu de sang de leurs "vrais parents" ?

Chaque secte en fait fournit ses exemples de mégalomanie. Le gourou, de tempérament quelque peu "paranoïaque" se fait le centre absolu du groupe et devient l'idole des adeptes prêts à tous les sacrifices pour avoir l'honneur d'être ses esclaves. Ces derniers passeront le plus clair de leur temps libre à écouter ses cassettes, à lire ses livres et à contempler ses photographies. Tout cela a pour résultat de les maintenir subtilement dans une situation de dépendance.

Or, le véritable maître, lui, s'efforce de libérer son disciple de cet état infantile en l'éduquant à davantage de maturité par un recul de plus en plus grand vis-à-vis de lui-même.

 

3/ LE POUVOIR SUR LES AUTRES

Culte de la personnalité et pouvoir sur les autres sont en réalité indissociables. Là encore, quelques exemple:

Toute la vie de l'adepte, même la plus intime, est dans la dépendance du chef. Exemple chez Moon en ce qui concerne le mariage. Les conjoints ne se choisissent pas; c'est Moon, directement ou par délégation, qui les désigne l'un à l'autre. Souvent ils ne se connaissent même pas jusqu'à la veille de la cérémonie (parfois plus tard). Si on essaie de faire réagir un adepte devant cette aliénation, la réponse est simple et tranquille: "mais Moon sait le mieux celui ou celle qui me convient'. Pour être candidat au mariage, il faut remplir certaines conditions: âge, ancienneté dans la secte (au moins trois ans), avoir amené au moins trois nouveaux adeptes, et apporter une certaine somme d'argent. Le mariage est célébré collectivement. Puis Moon exige la séparation des couples - même ceux ayant déjà un enfant- pour trois ans; les enfants sont laissés "à la garde de quelqu'un d'autre", sinon envoyés en orphelinat.

Un récit de mariage collectif, celui du 30 octobre 1988 en Corée: 13.032 personnes convoquées. Le lieu de la cérémonie était une usine de Moon à Yong-in, au sud de Séoul. Celle-ci fabrique la boisson "Mc Col", destinée à supplanter le Coca Cola. Outre les difficultés du transport aérien, il y a eu de gros retard pour amener les futurs époux de l'aéroport jusqu'à l'entrepôt et certains ne sont arrivés qu'après la cérémonie. Le conjoint esseulé tenait à la main une photo de son partenaire. En guise de banquet, chacun a reçu un repas froid pré-emballé et une boîte de boisson Mc Col. Plus une couverture, car il a fallu dormir à l'usine.

Mais le record du nombre de mariages célébrés simultanément a été battu par Moon le 25 août 1992, toujours à Séoul: 20 000 couples réunis dans le stade olympique. Avec une innovation technologique: 20 000 autres soupirants, qui n'avaient pas les moyens d'effectuer le voyage jusqu'à la Corée du Sud, ont été bénis par satellite au Brésil, au Kenya et aux Philippines.

Lorsque Monsieur Pierre Ceyrac, un des responsables moonistes français, député à l'Assemblée Nationale, député au Parlement Européen, grâce au Front National, parle de son mariage, voici ce qu'il exprime: "Le 21 mai 1978 nous avons été bénis en mariage par le Révérend Moon... lors d'une cérémonie rassemblant 118 couples de toute l'Europe... C'est alors que Franziska et moi nous sommes rencontrés pour la première fois... Je ne la connaissais pas avant que le Révérend Moon me la présente à cette occasion".

Quant à l'Abbé de Nantes, il soumet ses adeptes à une obéissance aveugle: "vous devez vous contenter d'obéir... j'exclus que je puisse me tromper", et les oblige à pratiquer une transparence absolue, puisqu'il est le seul maître à bord, seul prêtre, seul directeur de conscience (contrairement aux règles canoniques).

 

4/ LE SEXE

De nombreux groupes sectaires se font remarquer par leur comportement sexuel.

Soit le gourou impose une abstinence totale aux adeptes, tout en bénéficiant pour lui-même d'un tout autre régime, soit il incite ses fidèles à une sexualité intense et déviée.

La secte des Enfants de Dieu (Famille d'Amour) s'est tout particulièrement fait remarquer en ce domaine par sa pratique du flirty-fishing, à savoir la séduction de certains hommes par les jeunes femmes ou les enfants du groupe (ils s'appellent des "brebis" à la libre disposition des "bergers" proxénètes). Les directives du leader sont claires: "Je veux des filles de première classe qui soient prêtes à obéir et à sauter lorsque je claque mes doigts et dis d'aller après quelqu'un (...) Je veux des filles qui aiment les hommes influents âgés... les leaders de l'ordre établi..." ("Gagner le système"- Novembre 1976). Les filles exercent surtout en boîtes de nuit, jusqu'en 1978; en maison ou appartement clandestins, ou encore à l'hôtel, par la suite, pour éviter les arrestations policières. Le gourou recommande de se fondre dans le système pour mieux "pêcher les gros poissons", en prenant des emplois d'accompagnatrices de touristes étrangers et d'hommes d'affaires, de serveuses et de femmes de chambre dans les hôtels, etc. Même après 1988, le "Family News", bulletin interne de la secte, continuent à aligner mensuellement les statistiques de l'oeuvre de la "prostitution pour Jésus" de par le monde.

En février 1983, le tribunal de Belfort a condamné à trois ans de prison le "berger" d'une communauté de la Famille d'Amour qui prostituait deux adolescentes de treize et seize ans.

Le prophète du groupe, surtout en 1981, enjoignait la dispersion de ses "Enfants" en Amérique du Sud, Inde et Extrême-Orient, là où la prostitution des enfants est plus courante.

Quant à lui, il entretenait des relations incestueuses avec ses propres filles.

Après le drame de Waco au Texas, dans lequel environ quatre-vingt membres de la secte des davidiens ont péri, les enfants rescapés de la ferme-forteresse ont rompu le silence sur leur vie quotidienne. Il ressort de leurs témoignages que David Koresh, qui se prenait pour le Messie, distribuait aux fillettes de 11 à 12 ans des "étoiles de David" en plastique qui, dès qu'elles étaient portées, étaient censées indiquer que les fillettes étaient prêtes à avoir des relations sexuelles avec lui.

Dans la secte A.A.O. (Organisation d'Analyse Actionnelle), fondée par Otto Mühl, c'est la pratique de la "super sexualité". La libre sexualité s'exerce uniquement entre les membres du groupe, y compris pour les enfants, et fait partie du règlement de la journée: le matin, après le petit déjeuner échange sur la vie sexuelle pendant la nuit précédente. Après le repas de midi: temps de sexualité. Le soir: temps de sexualité. Coucher vers 0h30: l'homme rejoint le lit de la femme avec laquelle il a rendez-vous.

Voici encore des propos de Raël: "Il faut supprimer les lois faisant automatiquement un détournement de mineur d'un rapport sexuel entre un individu de plus de 18 ans et un individu de moins de 18 ans, et reconnaître aux adolescents le droit à une vie sexuelle indépendante."

 

5/ LA POLITIQUE

Le rêve d'un gouvernement mondial se retrouve chez un certain nombre de groupes sectaires.

Moon le 2 février 1972 ne déclarait-il pas à Paris: "Nous posons le pied droit sur le christianisme pour le subjuguer, et avec le pied gauche nous subjuguons l'idéologie du communisme. Et nous tendons les deux bras vers Dieu pour l'amener sur la terre et le monde sera à nous. Il n'y aura plus qu'une idéologie." Sans doute est-ce pour cela qu'un millier de jeunes français sont prêts à aller se battre en Corée pour permettre à leur "vrai père" d'avoir tout pouvoir.

Lors d'une émission de FR3 Nord-Picardie, "L'oeil sur eux" en date du 21 novembre 1987, le journaliste interroge Pierre Ceyrac: "... M.Moon déclare en 1974: "Si nous pouvons manipuler au moins sept nations, nous contrôlerons le monde entier". Cela ne vous dérange pas ?" Réponse du mooniste député européen: "Non, du tout... le but de toute religion est d'avoir le plus d'influence possible de façon que ses idées, ses idéaux triomphent".

La Commission pontificale pour l'Amérique Latine ainsi que le Conseil épiscopal latino-américain (Celam) ne manquent pas d'attirer l'attention sur la prolifération des sectes principalement fondamentalistes en Amérique Latine. Ces groupes, et ceux qui les mandatent, reprochent à l'Eglise catholique son engagement social pour les pauvres et l'accusent de "faire de la politique".

Au Guatemala, indique le cardinal Obando Bravo (du Nicaragua), "les sectes ont pour objectif de toucher 50% de la population dans quelques années", avec pour stratégie d'affaiblir l'Eglise catholique, l'accusant d'infiltration idéologique.

L'archevêque de Managua se fait plus précis: "Dans les années 1969-1970, le fameux rapport Rockfeller affirmait que l'Eglise catholique était infiltrée par des marxistes, qu'elle ne pouvait donc plus être considérée comme l'alliée des Etats-Unis. Il invitait à affaiblir l'Eglise en aidant l'expansion des sectes".

Quand elle s'engage pour la promotion humaine, l'Eglise dérange en effet. "Au Nicaragua, en 1978, raconte encore le cardinal, le président Somosa me faisait noter que les sectes évangéliques ne s'élevaient pas contre les injustices, alors que l'Eglise catholique ne perdait pas une occasion de les dénoncer."

L'ecclésiastique critique aussi les techniques de prédication des sectes, à travers de coûteux réseaux de télévisions privées qui jouent sur l'émotivité. Ainsi, les sectes profitent des carences du système sanitaire populaire: "Elles exploitent l'espérance des gens en une guérison miraculeuse".

A qui profite un tel succès ?

La Nouvelle Droite quant à elle considère le christianisme comme un héritage étranger à la culture de l'Europe, qui doit donc en être banni, parce qu'il n'aurait fait que contribuer à la perte de son identité. Robert de Herte écrit: "Le christianisme est né en dehors de l'Europe", avant d'ajouter: "Il n'y a pas de raison pour que les Européens coulent perpétuellement leur pensée dans le moule d'une idéologie religieuse qui ne leur appartient pas."

Parmi les déficiences dont ce courant de pensée extrêmiste lui fait grief, il en est deux, étroitement liés, qui seraient la cause de tous les maux: l'égalitarisme et le monothéisme. Alain de Benoist, dans Les Idées à l'endroit, estime que l'homogénéisation du monde, poursuivie par "le discours bimillénaire de l'idéologie égalitaire", est "un mal". En postulant l'égalité des âmes devant Dieu, le christianisme aurait distillé le mépris des appartenances naturelles: nations, peuples, ethnies, et jeté la réprobation sur toute volonté de puissance, tant individuelle que collective. C'est pourquoi aussi, dès 1977, le Grece (Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne) inscrivait en tête des douze points de son programme: "Contre l'égalitarisme". Si l'on veut trouver les racines authentiques de l'Europe, il faut chercher, selon la Nouvelle Droite, dans le fond indo-européen. Deux piliers caractérisent ce fond: le culte de la différence, autrement dit l'inégalité, et ce qui en est la justification, le polythéisme.

Les conséquences que ce courant de pensée tire de ce "droit à la différence" sont redoutables. Il implique en effet un développement séparé, le "chacun chez soi". G. Faye écrit: "Pour aller jusqu'au bout du droit à la différence, il convient de refuser la société multiraciale et, avec les immigrés, envisager leur retour au pays." Différence consonne ici avec racisme. Dans La ferme des animaux, Georges Orwell a décrit d'avance la perversité de son discours: "Tous les hommes sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres."

Telle est la nourriture idéologique de tous ces groupes néo-fascistes, comme Nouvelle Acropole par exemple ou certains groupuscules intégristes.

Sous le couvert de défendre l'intégrité de la foi traditionnelle, la Contre-Réforme Catholique mène en fait un véritable combat politique, transformant ses religieux en moines-soldats: "il faut à la France, dit l'Abbé de Nantes, un dictateur pour imposer la religion catholique".

Suivant le "Manuel du Dirigeant" de la Nouvelle Acropole, le bon dirigeant doit se donner totalement à l'Idéal; "écraser sans pitié les pleurnicheries de la personnalité"; "être dur et ne pas faire de concessions"; "la structure - à créer - se nourrit d'hommes et transmute les plus aptes dans son grand corps et sa grande Ame, les transformant en des surhommes. Les inaptes seront laissés derrière. Telle est la douloureuse loi".

"A l'intérieur de Nouvelle Acropole, la structure pyramidale doit s'implanter partout." Le système politique envisagé est "platonicien". La démocratie, ce "mythe", serait antinaturelle, inopérante et chaotique. Il faudrait lui substituer "une unification finale représentée au plan politique, à l'intérieur de l'Etat, par le gouvernement aristocratique et totalitaire". Le pouvoir appartient à un "Conseil suprême ou Sénat" (composé des "meilleurs cerveaux du pays") et à "son Président", les deux constituant le "Commandement Central de l'Etat".

"Dans le nouvel Etat, il n'y aura pas d'analphabètes, ni de mendiants, ni de fanatiques, ni d'organisations délictuelles. Tous ceux-là seront assimilés aux nouvelles structures et, dans le cas où ceci serait impossible, enfermés dans des établissements pour inadaptés; ceux qui font violence seront exécutés inexorablement."

Pour le Mouvement Raëlien, les races humaines auraient été créées par plusieurs équipes d'élohim qui auraient plus ou moins réussi leurs expériences. "Nous vous proposons, écrit Raël, de vous aider à accélérer cette catastrophe finale qui ne fera que purifier l'univers en détruisant les êtres qui sont le fruit d'une expérience ratée."

 

6/ DESTRUCTURER LA SOCIETE

Voici un extrait de la prose du Maître défunt de la Fraternité Blanche Universelle, au sujet de la famille: "Tant que la petite famille sera à la première place, rien ne pourra s'arranger. Le désordre, l'anarchie existent à cause de cette mentalité des humains pour qui n'existe rien de plus grand, de plus vaste que leur petite famille. Parce que chaque petite famille ne pense qu'à son bonheur, sa satisfaction, son avantage personnel et cela empêche de s'occuper de la grande famille. Car ne croyez pas que nous vivrons éternellement avec les membres de notre famille actuelle: c'est seulement pour une incarnation, et Dieu sait seulement où ils seront ensuite! Alors, est-ce que cela vaut la peine de sacrifier des choses éternelles pour une famille qu'on aura seulement pendant une existence ? ... Ce qui vaut la peine, c'est d'avoir une famille pour l'éternité. Moi, justement, je travaille pour avoir une famille pour l'éternité..."

(à suivre...)

 

 

UNE OEUVRE "NOUVEL AGE":

JONATHAN LIVINGSTON LE GOELAND

 

Le livre "JONATHAN LIVINGSTON LE GOELAND" et le film du même titre ont été utilisés aussi bien en catéchèse qu'en liturgie. Et même certains enfants n'ont-ils pas été prénommés "Jonathan" en référence à cette oeuvre ?

L'histoire du jeune goéland qui échappe au sort de son voilier d'origine en expérimentant des techniques audacieuses de vol, met en relief dans une première lecture, le courage, la persévérance d'un individu qui refuse la routine de ses congénères pour bâtir lui-même sa vie, dans l'épanouissement de toutes ses virtualités. Nous ne sommes pas des êtres réduits à "métro-boulot-dodo"! Les efforts de Jonathan le conduisent à la sagesse et à l'idée qu'on peut vaincre même la mort: nous sommes destinés à plus. Rien donc de plus honnête, exemplaire et stimulant, de même que conforme à une morale de la perfection, compatible avec l'idéal évangélique! On voit même à travers la figure de Jonathan celle de la vie du Christ. Telle est la première compréhension que beaucoup ont eue devant cette oeuvre. Compréhension renforcée par un certain romantisme surtout dans le film rempli de sommets aériens et d'infini océanique.

Un second regard cependant révèle que le récit est issu en fait d'une toute autre inspiration. En réalité, tous les thèmes gnostiques s'égrenent au long des péripéties et des aventures de la vie du jeune goéland. Par exemple: le refus de la condition de la masse ignorante, l'entreprise de libération appuyée uniquement sur les forces de l'individu, l'arrivée d'un guide lumineux, l'apprentissage dans une seule vie de ce que le bon peuple découvre après mille vies, les conditions de la future vie tissée à même ce qui a été appris au cours de la précédente, le voyage astral, la réincarnation, le refus de l'union avec le divin pour revenir sur terre comme guide, la fusion finale dans la pensée du Grand Goéland, etc...

La popularité de cette histoire qui aurait pu passer inaperçue comme un ordinaire conte pour enfants, manifeste que des fibres profondes ont été atteintes chez les gens.

C'est la raison pour laquelle nous avons choisi d'analyser ce récit à l'aide d'un certain nombre de clefs.

 

Dès la présentation du livre, l'ambition est annoncée: LA RELIGION UNIVERSELLE, la spiritualité transreligieuse, au-delà de toutes les religions. "Jonathan le Goéland est universel, quelles que soient la philosophie, la race ou la religion du lecteur. L'enfant de douze ans, le prêtre catholique aussi bien que le disciple de Bergson ou le bonze oriental peuvent suivre le fil de son histoire, la comprendre et l'aimer. Le thème dépasse un cadre national d'expression et de pensée." Bien entendu, dans une première lecture, on peut être sensible au fond commun que l'on retrouve chez tout homme de bonne volonté. Tous, quelles que soient leurs religions ou leurs races, sont hommes, créatures de Dieu à l'image et à la ressemblance de Celui-ci; et l'Esprit-Saint est à l'oeuvre partout. Cependant, en resituant le préambule dans l'ensemble du livre, l'idée de son auteur est beaucoup plus restrictive. Il se fait le chantre de cette religion universelle que nous annonce le Nouvel Age, la religion universelle de l'Age du Verseau. Et nous retrouvons là un des piliers de la pensée gnostique. Pour celle-ci, chaque nation comme chaque ère zodiacale a sa religion: le christianisme pour l'Occident, l'islam au Proche-Orient, l'hindouisme ou le bouddhisme en Orient, etc... le judaïsme à l'ère du Bélier, le christianisme à l'ère des Poissons, etc... Mais, nous disent les gnostiques de tous les temps, au fond de toutes ces religions, il faut chercher le noyau secret et commun à toutes: la tradition primordiale que les hommes détenaient à l'origine sur un continent disparu, tradition que l'humanité a perdue et qui est cachée précisément sous la superficie des diverses religions. Des hommes ont su de siècles en siècles atteindre ce noyau: ils étaient initiés mais ils étaient peu nombreux. L'ère du Verseau dans laquelle nous entrons doit faire apparaître au grand jour ce fonds commun désormais accessible à tous les hommes. Ce sera enfin la religion universelle, tellement supérieure à tous les sectarismes des religions insulaires !

A partir de là, précisons quelques notions gnostiques:

 

* L'ESOTERISME

(grec: esôterikos, réservé aux seuls adeptes)

Il s'agit de la doctrine, de la connaissance de ce fameux noyau secret, atteintes par les seuls initiés.

C'est ainsi que Jonathan se plaint du "si petit nombre" de goélands qui savent. Déçu, il préfère rejoindre sur d'autres planètes des goélands qui partagent sa façon de pensée, "tous très intelligents et prompts à assimiler" l'enseignement des maîtres.

Les milieux ésotériques aiment souligner dans les Evangiles que Jésus parlait aux foules en paraboles (avec tout ce que cela, selon eux, comporte d'enfantin et de superficiel), tandis qu'à ses disciples, il expliquait tout en secret. Les Apôtres étaient des initiés ! Mais, toujours aux dires des gnostiques, l'Eglise a occulté cet enseignement secret du Christ, l'a caché; il faut la clef par exemple du cinquième évangile, l'Evangile de Thomas, pour comprendre enfin la vie symbolique de Jésus et son message. A savoir que ce fameux évangile bien connu du Nouvel Age appartient aux Apocryphes, c'est-à-dire aux écrits des cercles gnostiques du premier siècle en marge de la Tradition apostolique, ouvrages non reconnus par cette Tradition.

Autre remarque: la présence d'un noyau caché à l'intérieur de toutes les religions explique des recherches comme celle de Roger Garaudy converti au christianisme, puis à l'islam (très précisément à sa branche ésotérique: le soufisme) puis au bouddhisme, ou de Maurice Béjard.

Elle explique aussi pourquoi les milieux ésotériques ne détournent jamais leurs adeptes, du moins dans un premier temps, de leur religion. Franc-maçonnerie, Rose-Croix par exemple ne découragent pas leurs membres du catholicisme ou autre appartenance. Il peut même être conseillé de pratiquer la religion du pays où l'on se trouve, l'important étant ce qu'il y a en-dessous: le noyau secret et commun à toutes les religions. Un temps vient bien entendu où les religions sont dépassées et laissées au vestiaire...

 

Ces religions constituent toujours dans le milieu ésotérique, ce que l'on nomme * L'EXOTERISME, c'est-à-dire les doctrines philosophiques et religieuses enseignées publiquement aux "membres du Clan" qui croupissent "misérablement au sol", pour reprendre l'expression de Jonathan: c'est pour le bon peuple qui n'a malheureusement pas l'intelligence de s'élever plus haut!

 

Ainsi donc, nous avons deux catégories d'hommes religieux:

- les "initiés" qui eux, savent, et se veulent des "spirituels";

- la masse "religieuse" qui se contente des déchets distribués par nos religions.

Cette idée est fortement symbolisée par le troupeau de goélands cherchant sa nourriture sur les tas d'ordures d'une décharge ou se battant pour manger les restes de poissons rejetés par les navires de pêche, tandis que Jonathan vole dans les hauteurs oxygénées. "La plupart des goélands ne se soucient d'apprendre, en fait de technique de vol, que les rudiments, c'est-à-dire le moyen de quitter le rivage pour quêter leur patûre, puis de revenir s'y poser. Pour la majorité des goélands, ce n'est pas voler mais manger qui importe. Pour ce goéland-là cependant, l'important n'est pas de manger, mais de voler... Jonathan Livingston le Goéland aimait à voler par-dessus tout. Cette façon d'envisager les choses- il ne devait pas tarder à s'en apercevoir à ses dépens- n'est pas la bonne pour être populaire parmi les autres oiseaux du Clan. Ses parents eux-mêmes étaient consternés de voir Jonathan passer des journées entières, solitaire, à effectuer des centaines de planés à basse altitude, à expérimenter toujours."

La tentation pour Jonathan sous la pression de son Clan est de consentir et d'obéir aux limites de son espèce: "Tandis qu'il sombrait, une étrange voix profonde parlait en lui. Il n'y a pas d'illusions à me faire, je suis un goéland. De par ma nature un être borné... Je dois me contenter d'être ce que je suis, c'est-à-dire un pauvre goéland borné... Désormais il serait un goéland comme les autres. N'oublie jamais que la seule raison du vol, c'est de trouver à manger! Jonathan, obéissant, acquiesça." La tentation de rentrer dans le rang et de renoncer aux sommets pour cette pauvre vie ordinaire, terrestre, incarnée.

Mais Jonathan Livingston le Goéland n'est pas un oiseau ordinaire. Il appartient à une ELITE, quitte à être exclu des soi-disant siens: "Ce qu'il avait autrefois souhaité pour la Communauté, il le conquérait maintenant pour lui seul... il vivait pleinement une existence prolongée et belle... Je suis un Exclu." Il n'est pas comme les autres. Tandis que le pauvre peuple croit, lui, il SAIT.

 

Et nous touchons là un des traits principaux de la gnose, pour laquelle le salut n'est pas dans la foi mais dans la CONNAISSANCE: "OUBLIE LA FOI! lui répétait Chiang (le vieux Maître) sans cesse. Tu n'avais nul besoin d'avoir la foi pour voler, tout ce qu'il te fallait, c'était comprendre le vol, ce qui d'ailleurs signifie exactement la même chose." Le salut serait donc une question d'intelligence et de compréhension.

"Ne les juge pas trop sévérement... En te rejetant, les autres goélands n'ont fait de tort qu'à eux-mêmes et un jour ils le comprendront, et un jour ils verront ce que tu vois." Celui qui sait est plein de commisération pour les pauvres croyants dans l'erreur et l'illusion, mais qui, un jour, seront illuminés.

Jonathan quant à lui a tant et tant à apprendre, seul, en pleine mer. Pour sortir précisément de leur ignorance... jusqu'à l'illumination: "tu peux t'élever davantage encore, car tu as voulu apprendre. Ton apprentisage élémentaire est terminé et il est temps pour toi de passer à une autre école. Jonathan le Goéland avait eu l'intuition, toute sa vie durant, qu'un jour elle S'ILLUMINERAIT de cet instant unique. Oui, ils avaient raison! Il volerait ainsi plus haut encore et le moment était bien venu pour lui d'aller vivre en sa vraie patrie."

"Quelle percée vers l'avenir. C'était sans nul doute le plus grand événement de l'histoire de la Communauté des Goélands! Et dès lors une nouvelle ère s'ouvrirait pour Jonathan le Goéland! Combien désormais les perspectives de leur vie allaient s'étendre! Au lieu du terne labeur consistant à aller et venir entre les bateaux de pêche et le rivage, il allait y avoir pour eux une raison de vivre! Désormais ils pourraient sortir de leur ignorance, se révéler des créatures pleines de noblesse, d'habileté et d'intelligence. Etre libres!" Cela fait penser à l'enthousiasme d'une Marilyn Ferguson (auteur du livre "Les enfants du Verseau") selon laquelle nous serions à un seuil de l'humanité, qui va connaître un saut qualitatif: l'homme deviendrait enfin "conscient de sa conscience". C'est l'ère du Verseau!

Face à cet idéal, les religions apparaissent, sous la plume de l'auteur, comme des entraves mesquines à la liberté, un ensemble de lois et de morale indignes de l'élite: "Tout ce qui entrave cette liberté doit être rejeté, qu'il s'agisse d'un rite, d'une superstition ou d'un quelconque interdit. La seule loi digne de ce nom est celle qui montre le chemin de la liberté, dit Jonathan..." La religion n'enseignerait que nos limites... Or, Jonathan est sans limite...

 

Il choisit donc de devenir hors-la-loi. Le gnostique est au-dessus de la loi. Pour lui, il n'y a ni bien ni mal. Est bien ce qui me fait du bien, le mal n'étant qu'une imperfection, qu'un retard dans l'évolution vers l'absolu: "Il n'éprouvait aucun remords à se renier. De telles promesses étaient bonnes pour les goélands qui se contentent de la médiocrité. Lui qui a frôlé, qui a entrevu la perfection, peut se dispenser de les tenir!... Je serai un vrai hors-la-loi... Nous sommes libres d'aller où bon nous semble et d'être ce que nous sommes, répondit Jonathan... en mettant le cap à l'est vers les territoires du Clan (malgré l'exclusion). Jamais, en dix mille ans, cette loi n'avait été transgressée. La Loi leur ordonnait de rester; Jonathan leur disait d'aller avec lui là-bas. Ma foi, après tout, si nous n'appartenons pas à la Communauté, pourquoi obéir à sa loi."

 

La religion chrétienne enseigne la réalité de l'incarnation. A cela, Jonathan répond avec la pensée bouddhiste et nouvel-âge: "MAYA" c'est-à-dire "ILLUSION". La matière est illusion. Le sens donné au mot "incarnation" est alors tout différent. Il s'agit d'une chute de l'esprit dans la matière, d'une concentration d'énergie comme la vapeur concentrée donne de l'eau. L'esprit, seule réalité, s'est abîmée dans la matière. Or, celle-ci n'existe pas. La prendre en considération serait s'aliéner. Au contraire, il s'agit de renverser le mouvement et de remonter l'échelle de cette dégénérescence et ce par palliers successifs. On parle alors d'évolution ou d'ascension.

 

Le salut réside dans la connaissance de notre véritable identité. En effet, pour la gnose, l'homme est divin, et donc illimité comme Dieu: "Chacun de nous, en vérité, est une idée du Grand Goéland, une image illimitée de la liberté... Le vol de précision n'est qu'un pas de plus franchi dans l'expression de notre vraie nature. Tout ce qui nous limite, nous devons l'éliminer. C'est le pourquoi de tout cet entraînement aux vols à haute vitesse et aux acrobaties aériennes..." Marilyn Ferguson qui a beaucoup contribué à populariser le Nouvel Age n'écrit-elle pas : "les limites de notre soi physique, de notre peau, sont une illusion; il n'y a pas de limites du tout."

 

Le message va plus loin encore: ce n'est pas l'individu qui compte, mais le Soi présent en chaque être, qui forme comme un ensemble dépassant les éléments distinctifs: "toute la formation passa lentement sur le dos, par la droite, comme un seul et unique oiseau". On parle alors de réalité "transpersonnelle", qui dépasse la personne particulière.

 

Quant au CORPS, il ne saurait être un obstacle aux expériences de Jonathan: "Votre corps, d'une extrémité d'aile à l'autre, disait parfois Jonathan, n'existe que dans votre pensée qui lui donne une forme palpable. Brisez les chaînes de vos pensées et vous briserez aussi les chaînes qui retiennent votre corps prisonnier." Ces propos font penser à la récupération que fait le Nouvel Age de la technique holographique. L'objet que l'on voit, en relief, n'est en fait qu'une image-laser; il n'existe pas. Le monde est ainsi: c'est une construction de notre cerveau; c'est une illusion, c'est maya. Le corps n'est rien d'autre qu'un effet de la pensée!

 

Mais bien entendu, une seule vie ne saurait suffire pour développer toutes les potentialités de l'être. Jonathan le Goéland, le film le souligne fortement, est une grande hymne à la REINCARNATION: "Il y avait donc une limite à ce que son nouveau corps pouvait accomplir et bien que son ancien record fût pulvérisé, il était tout de même une frontière qu'il ne ferait reculer que moyennant un grand effort. C'est injuste, pensa-t-il, il ne devrait pas y avoir de telles limites au Paradis... Dans les jours qui suivirent, Jonathan comprit qu'il y avait encore autant à apprendre sur le vol en ces lieux que dans l'existence dont il avait pris congé... As-tu idée du nombre de vies qu'il nous aura fallu vivre avant que de soupçonner qu'il puisse y avoir mieux à faire dans l'existence que manger, ou se battre, ou bien conquérir le pouvoir aux dépens de la Communauté ? Mille vies, Jon, dix mille! et cent autres vies ensuite avant que nous ne commencions à comprendre qu'il existe une chose qui se nomme PERFECTION, et cent autres encore pour admettre que notre seule raison de vivre est de dégager cette perfection et de la proclamer." Plusieurs réincarnations sont donc nécessaires pour échapper à la matière: remonter l'échelle de la chute de l'esprit dans la matière en parcourant tous les degrés de cette ascension. Jusqu'au degré suprême: la perfection. Alors l'étincelle divine au fond du goéland se dégagera totalement de sa gangue. "Et pourtant, le jeune Jonathan le Goéland, qui avait vécu derrière ses yeux dorés, était toujours présent car seule son enveloppe extérieure changeait. Il se sentait toujours un vrai goéland, mais déjà il volait beaucoup mieux que son ancien corps n'avait jamais volé. Oui, pensa-t-il, je suis persuadé qu'avec un effort moindre je pourrais doubler ma vitesse et accomplir des performances deux fois supérieures à celles réalisées lors de mes plus beaux jours terrestres!" De corps en corps, de réincarnation en réincarnation, le goéland évolue inéluctablement vers la Perfection, le Vol absolu, illimité.

 

Mais attention! Nous ne choisissons le prochain monde où nous vivrons qu'en fonction de ce que nous apprenons dans celui-ci. C'est la loi du KARMA.

 

Souligons au passage que c'est nous qui choisissons notre terrain d'atterrissage; une théorie circule même dans le Nouvel-Age selon laquelle les enfants ont choisi les parents dont ils voulaient naître et ce, en fonction de leur désir plus ou moins intense de progresser.

 

Dans cette progression interviennent des guides initiateurs, les MAÎTRES ou Anciens. "Les deux goélands qui apparurent à toucher ses ailes étaient PURS comme la lumière des étoiles et l'AURA qui émanait d'eux, dans l'air de la nuit profonde, était douce et amicale... Nous sommes les tiens, Jonathan, nous sommes tes frères... Nous sommes venus te chercher pour te mener plus haut encore, pour te guider vers ta patrie." Voilà la vraie famille. On se souvient de la phrase prononcée dans "le grand bleu": ma vraie patrie est au fond.

 

Ce guide est de même nature que le guidé: il n'est pas un sauveur. Et l'initié deviendra à son tour initiateur. On retrouve là la notion bouddhiste du BODDHISATVA, élément très beau du bouddhisme qui pense que des êtres très évolués peuvent par compassion renoncer à leur but, la fusion, pour venir au secours des autres, de leurs semblables, tant qu'il en restera un à "sauver", à initier pour qu'il se sauve. "Au fils des jours, Jonathan se surprenait de plus en plus à penser à la Terre d'où il était venu. S'il avait connu la dixième, la centième partie de ce qu'il savait ici, combien sa vie s'en serait trouvée enrichie! Il demeurait posé sur le sable, se demandant s'il n'y avait pas quelque part là-bas, un goéland luttant pour échapper à la servitude, entrevoyant lui aussi dans le vol autre chose qu'un moyen de locomotion permettant d'aller ramasser un croûton de pain jeté d'une barque. Peut-être même y en avait-il un autre, réduit à la condition d'Exclu pour avoir proclamé sa vérité face au Clan."

 

D'exercice en exercice, Jonathan le Goéland développe ses POUVOIRS. Cela s'appelle en langage "nouvel âge" les "techniques d'expansion de la conscience": "... heure par heure, chaque jour, ils s'exerçaient en vol aux techniques aériennes les plus avancées." "Par quelle magie avons-nous été transportés ici? ...question d'entraînement." Il suffit de vouloir un objectif, et la concentration l'atteint: "Pour voler à la vitesse de la pensée vers tout lieu existant, il te faut commencer par être convaincu que tu es déjà arrivé à destination... alors Jonathan se concentra en pensée sur l'image des grands rassemblements de goélands survolant les rivages d'antan et avec l'assurance que donne l'habitude, il connut une fois encore qu'il n'était pas plume et os mais liberté et espace que rien au monde ne pouvait plus limiter." La concentration permet de "transcender" ses limites. Cela s'appelle en langage actuel une technique de visualisation! ou "méditation"!

Rien n'est alors impossible à l'initié: "Tu dois pouvoir te rendre en tout endroit existant à tout moment où tu souhaites y aller, répondit l'Ancien. J'ai voyagé vers tous les pays et en toutes les époques auxquels j'étais capable de penser... un beau jour, posé sur le rivage, Jonathan fermant les yeux et se concentrant, eut la révélation subite de ce que Chiang voulait dire: "Mais oui, c'est vrai! Je suis un goéland parfait et sans limites!" Quand Jonathan ouvrit les yeux, il se retrouva seul avec l'Ancien sur un rivage différent...Nous sommes, de toute évidence, sur quelque planète dont le ciel est vert et à laquelle une étoile double tient lieu de soleil." Voici un langage que l'on retrouve aujourd'hui à chaque pas dans le Nouvel Age: voyages astraux, pouvoirs illimités de la pensée, pouvoirs de la concentration, etc. On pense aussi aux propos de Paco Rabane annonçant son futur départ sur une autre planète! Qu'on songe encore aux prétentions d'un François Brune (cf. son livre: "Les morts nous parlent") ou aux recherches du chronoviseur (prendre en film une pièce de théâtre jouée en Grèce Antique par exemple): "Nous pouvons désormais nous mettre à travailler sur la durée, dit Chiang, jusqu'à ce que tu sois capable de survoler le passé et l'avenir et c'est alors que tu seras prêt à entreprendre le plus difficile, le plus puissant, le plus merveilleux de tous les exercices. Tu seras prêt à prendre ton vol pour aller là-haut connaître le sens de la Bonté et de l'Amour..."

 

Dans l'épisode de Maynard le Goéland, un jeune oiseau dont une aile est paralysée, Jonathan apparaît à un moment comme un THAUMATURGE, ou plus exactement comme un révélateur de ce que l'individu a tout en lui pour s'autoguérir: "Maynard le Goéland, tu es libre d'être à l'instant toi-même, vraiment toi-même et rien ne saurait t'en empêcher. Ainsi dit la Loi du Grand Goéland qui est fondamentale. Voulez-vous dire que je suis capable de voler quand même ? Je dis que tu es libre... ...le Goéland, sans effort apparent, déploya ses ailes et s'enleva dans la nuit noire." Il n'est pas demandé au paralysé la foi en Jonathan, mais la foi en lui seul.

 

A un autre moment de l'histoire, nous avons le récit d'une NDE (Near Experience Death) (ou "la vie après la vie"): le goéland Fletcher Lynd rate un exercice et s'écrase contre une falaise. En fait, il vit dans son accident les diverses étapes décrites par le docteur Moody au sujet de gens parvenus aux portes de la mort. "Pour lui, ce fut comme si ce roc était la porte massive et solide s'ouvrant brutalement sur un autre monde. Un sursaut d'effroi, le choc et le noir au moment de l'impact, puis il se retrouva dérivant dans un étrange ciel, sans mémoire, se ressouvenant, puis oubliant à nouveau, angoissé, triste et aussi navré, terriblement navré... Fletcher, au pied du rocher, remua la tête, déploya ses ailes et ouvrit les yeux...Il vit! Lui qui était mort est maintenant vivant! Le Fils du grand Goéland! Il l'a touché du bout des ailes! Il l'a ressuscité!" Dans leur ignorance, les membres du clan estiment que Fletcher était mort; or, finalement, la mort n'existe pas; c'était une NDE, ou un changement de niveau. Par ailleurs, ils crient tout de suite: Ressuscité! Or rétorque Jonathan: " Si tu es maintenant en train de me parler, alors de toute évidence tu n'es pas mort. Ce que tu as réussi à faire, c'est de sauter, d'une manière assez brusque j'en conviens, d'un niveau de connaissances à un autre. Tu as, à présent, le choix. Tu peux demeurer où tu te trouves et poursuivre ton étude à ce niveau qui -soit dit en passant- est considérablement au-dessus de celui que tu as quitté, ou bien tu peux revenir en arrière et continuer de travailler avec le Clan." La mort n'est pas la mort, elle n'est qu'un passage à un niveau supérieur de connaissance. Mais de toute façon, après une NDE, la personne est transformée.

 

Ainsi donc le Paradis est-il au bout d'exercices de plus en plus pointus: après visualisations, télépathie, voyages astraux, etc... En fait, "le Paradis, c'est simplement d'être soi-même parfait... Sois persuadé, Jonathan, que tu commenceras à toucher au Paradis à l'instant même où tu accéderas à la vitesse absolue. Et cela ne veut pas dire au moment où tu voleras à quinze cents kilomètres à l'heure ou à quinze cent mille kilomètres à l'heure, ou même à la vitesse de la lumière. Car tout nombre nous limite et la perfection n'a pas de bornes. La vitesse absolue, mon enfant, c'est l'omniprésence." "(Le maître) conversait tranquillement avec eux tous, les exhortant à ne jamais mettre fin à leur poursuite de la connaissance, à leur entraînement physique, à leurs efforts, en vue de comprendre le principe invisible de toute vie parfaite... Jonathan, et ce furent là ses dernières paroles, continue à étudier l'Amour!" Ces propos signifient que la connaisance et le salut sont au bout d'une concentration, d'une méthode! La compréhension de toutes choses est au bout de l'effort de l'homme seul et non Don de la Grâce. Le but de la vie: "Quand finalement nous aurons transcendé l'espace et le temps...", les deux caractéristiques de la créature! "Il n'y a pas de limites."

 

Mais la pointe de l'oeuvre se trouve à la fin de l'histoire. Le jeune disciple, Fletcher, exprime son admiration à l'égard du maître, Jonathan: "Vous êtes un voilier exceptionnel, comblé de tous les dons et d'essence divine, bien au-dessus de tous les autres oiseaux." Réponse de Jonathan: "Jonathan! ...également connu en tant que FILS DU GRAND GOELAND, répondit son maître avec un humour froid... Regardez Fletcher, et Lowell, et Charles-Roland, et Judy-Lee! Sont-ils aussi des voiliers exceptionnels comblés de tous les dons et d'essence divine ? Pas plus que vous ne l'êtes, pas plus que je ne le suis. La seule différence avec vous autres, la seule et unique différence est qu'ils ont commencé à comprendre ce qu'ils sont vraiment et qu'ils ont commencé à mettre en oeuvre les moyens que la nature leur a accordés." "Mais, Jon, je ne suis q'un goéland quelconque alors que vous êtes..." "...le Fils Unique du Grand Goéland, je suppose ? soupira Jonathan en contemplant la mer. Tu n'as plus besoin de moi. Ce qu'il te faut désormais c'est continuer de découvrir par toi-même, chaque jour un peu plus, le véritable et illimité Fletcher le Goéland qui est en toi. C'est lui qui est ton maître. Il te faut le comprendre et l'exercer... Ne les laisse pas répandre sur mon compte des bruits absurdes ou faire de moi un dieu. D'accord, Fletcher ? Tu sais, je ne suis qu'un goéland qui aime voler, pas plus..."

Le message est clair: JESUS N'EST PAS DIEU, Jonathan-Jésus n'est pas le Fils Unique de Dieu! Jonathan-Jésus n'est pas Dieu, ce n'est qu'un homme plus avancé que les autres! Voir en lui, le Fils du Grand Goéland, le Fils de Dieu, c'est continuer de vivre dans le monde de l'illusion, le monde des religions, du christianisme principalement.

Jonathan-Jésus est un Initié brillant, un esprit particulièrement doué: "je n'ai jamais, sur un million d'oiseaux, rencontré un seul semblable à toi. Pour la plupart nous progressons si lentement! Nous passons d'un monde dans un autre qui lui est presque identique, oubliant sur le champ d'où nous venons, peu soucieux de comprendre vers quoi nous sommes conduits, ne vivant que pour l'instant présent... Mais toi, Jon, tu en as tant appris en une seule vie que tu n'as pas eu à voyager au travers de mille vies avant d'atteindre celle-ci." Jésus dans son incarnation-crucifixion-ascension a accompli tout le parcours! Mais il a eu lui-même besoin d'un initiateur. Cela fait penser à l'idée qui circule chez certains gnostiques selon laquelle Jésus serait aller recevoir l'initiation chez les Esséniens !

Jonathan-Jésus est un boddhisatva: initié, ayant même atteint le but, il y a renoncé par compassion. Jésus est un Initié qui par amour pour nous s'est incarné afin de nous partager son initiation.

 

L'esprit christique est en tous; nous sommes tous divins, et le salut, c'est précisément de savoir que je suis dieu! La divinité est ma nature. Nous sommes là loin de la notion de création, la créature n'étant pas Dieu ni de même nature que Dieu! Tous sont des goélands; cela signifie que nous sommes tous de même nature que le divin, le grand TOUT. C'est ce qu'on appelle le monisme: une seule réalité, tout est un, tout est divin, tout est énergie christique.

Une énergie christique à la disposition de l'homme depuis toujours: "cette façon de voler a toujours été là, à la portée de tous, prête à être apprise par quiconque la voulait découvrir; cela n'a rien à voir avec notre temps. Tout au plus sommes-nous peut-être en avance sur une mode, en avance sur la façon de voler de la plupart des goélands." Nous avons ici la négation de l'histoire sainte, négation de la pédagogie de Dieu opérant dans le temps, notre salut: lorsque les temps furent accomplis! Contrairement au temps biblique, linéaire, la conception gnostique considère le temps comme immobile et cyclique.

 

Conclusion:

"Mais, Jon, je ne suis q'un goéland quelconque alors que vous êtes..." ..."le Fils Unique du Grand Goéland, je suppose ? soupira Jonathan en contemplant la mer. Tu n'as plus besoin de moi. Ce qu'il te faut désormais c'est continuer de découvrir par toi-même, chaque jour un peu plus, le véritable et illimité Fletcher le Goéland qui est en toi. C'est lui qui est ton maître. Il te faut le comprendre et l'exercer... Ne les laisse pas répandre sur mon compte des bruits absurdes ou faire de moi un dieu. D'accord, Fletcher ? Tu sais, je ne suis qu'un goéland qui aime voler, pas plus..."

Comme écrit le poète White, bien cité dans le Nouvel Age: "en renversant Dieu, l'homme se retrouve lui-même; il est temps que Dieu soit remis à sa place, qui est dans l'homme".

D'ailleurs, la dédicace du livre annonçait bien la couleur: "A ce Jonathan le Goéland qui sommeille en chacun de nous".

 

Pour conclure cette analyse de "Jonathan Livingston le Goéland", on peut comprendre qu'une telle oeuvre ait connu le succès, par toute l'aspiration à la vie spirituelle, à la liberté et à l'épanouissement qu'elle symbolise, sur un fond d'azur et d'océan.

Cependant, la magie des images ne saurait faire oublier le texte. Le danger d'une telle oeuvre réside en fait dans l'impact qu'elle a sur l'affectif jusqu'à la mise en sommeil du discernement et de la vigilance.

C'est pourquoi il convenait de soulever l'ambiguité de ce livre et de ce film "Jonathan Livingston le Goéland".

Parce que:

1°/ L'Eglise ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans les religions non chrétiennes; au contraire, elle considère avec respect leurs doctrines qui diffèrent de la sienne en beaucoup de points mais apportent souvent un rayon de la vérité qui éclaire tout homme. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse, le Christ qui est "la voie, la vérité et la vie", dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s'est réconcilié toutes choses (Déclaration "Nostra aetate" du Concile Vatican II).

2°/ Ce Christ n'est pas un grand Initié, homme particulièrement doué et plus évolué que les autres. Nous croyons qu'il est "le seul Seigneur", "le Fils unique de Dieu", "vrai Dieu, né du vrai Dieu", "de même nature que le Père" (Symbole de Nicée-Constantinople).

3°/ Le message du Christ est pour tous; il n'y a pas de place pour l'élitisme en christianisme. La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres et les simples comprennent.

4°/ Le salut n'est pas une affaire de connaissance intellectuelle et de pouvoirs paranormaux. "Je vis dans la foi au Fils de Dieu: il m'a aimé et s'est livré pour moi" dit st Paul. Le salut est Don de Dieu, grâce. Il ne peut en aucune manière être autorédemption.

5°/ La vie incarnée, l'ordinaire de tous les jours, ne sont point méprisables. L'homme n'est pas un pur esprit tombé du ciel dans une matière détestable. Quand Dieu crée le monde, et donc cette matière, il estime que c'est bon et positif. Et le Paradis ne consiste pas à fuir notre condition par toutes sortes de prodiges autosuffisants. La vie du Royaume est éminemment relationnelle, relation de Dieu avec ses fils et filles, relations des hommes entre eux. L'image de la vie éternelle courante dans les évangiles est celle d'un banquet. On est loin des acrobaties aériennes de Jonathan, tellement solitaires et autosuffisantes.

6°/ Par nature, nous sommes hommes et non pas Dieu. Nous sommes créatures et non pas émanation du grand Tout. Nous sommes limités: nous sommes des êtres situés dans la réalité du temps et de l'espace. Et si nous sommes appelés à partager la vie même de Dieu, ce n'est à coup de conquêtes, de records et de réincarnations, mais par don gratuit de Dieu. De plus, notre vocation n'est pas dans le fusionnel, mais dans le dialogue et la communion personnels avec ce Dieu.

7°/ L'homme libre n'est pas celui qui fait n'importe quoi, mais celui qui marche dans la fidélité à la Parole de Dieu, dans la docilité aux repères qu'elle nous donne.

Etrangeté donc que le succès de "Jonathan Livingston le Goéland" dans des milieux chrétiens. Ambiguité d'un tel ouvrage capable de susciter pareil engouement et d'endormir toute vigilance...

 

"Homme, le Seigneur t'a fait savoir ce qui est bien,

ce qu'il réclame de toi:

rien d'autre que de pratiquer la justice,

aimer la miséricorde,

et marcher humblement avec ton Dieu."

(Michée 6, 8)

 

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