SERVICE DIOCÉSAIN "PASTORALE, SECTES ET NOUVELLES CROYANCES"

9 bis, boulevard Voltaire - 21000 DIJON

 

"PASTORALE, SECTES ET NOUVELLES CROYANCES"

N° 17

Les chrétiens croient 

au Ressuscité

ISSN 1279-1849

 

  

EDITORIAL

La mission des services diocésains “Pastorale, sectes et nouvelles croyances” (il y en a un normalement dans chaque diocèse) est, comme l’indique la dénomination, essentiellement “pastorale”. Il ne s’agit donc pas d’un service à but essentiellement “secticide” !

Certes, et j’en suis convaincue, il convient d’exercer une vigilance sur le phénomène sectaire, ce qui implique une connaissance lucide des agissements pervers des gourous. Certes, il s’agit en ce domaine particulier de faire de la prévention, c’est-à-dire d’aider au discernement et à la liberté.

Mais, ces objectifs étant poursuivis, il convient fondamentalement pour un service chrétien de relever le défi que les sectes nous lancent. Il s’agit d’annoncer la Bonne Nouvelle comme nous en avons tous reçu la mission : “Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toute la création” dit Jésus à ses disciples de tous les temps (Marc 16, 15).

Ce souci pastoral face au challenge sectaire prend pour cette année 2000 - 2001 le visage suivant :

Au fil du temps liturgique, le temps de notre foi, nous écouterons l’appel, le cri de nos contemporains et en même temps, nous écouterons et nous partagerons la Parole, la réponse de Jésus Christ, la Voie qu’Il nous indique :

 

- Au moment de la Toussaint, en ce moment, il est de bon ton d'exploiter le créneau en proposant, comme le fait le groupe théosophique par exemple, des conférences sur l'au-delà de la mort ou sur la réincarnation. Devant les affiches, je me rappelle que Jésus a dit : “Je suis la Résurrection”, “Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie”... “Allez, proclamez la Bonne Nouvelle de la Vie”...

- Au moment de Noël, où nous célébrons la naissance du Sauveur, la révélation du Tout-Autre, la venue de la Lumière en nos ténèbres, la manifestation de la Parole en notre langage humain, je mesure le pas, le plongeon (le baptême) de la confiance, de la foi chrétiennes, face aux sécurités d’un salut à la force des poignets, qu’il s’appelle gnose, ésotérisme ou nouvel Age.

- Au moment de Pâques, en contemplant le Crucifié-Ressuscité, je suis saisie par la différence entre le Bon Berger qui donne sa vie pour ses brebis, et tous les gourous à la mode qui ne cherchent qu'à assouvir leurs propres intérêts. Comment distinguer la voix du vrai Pasteur et celle des faux prophètes ?

- Enfin, au temps de Pentecôte, fête de l’Eglise par excellence, j’entends cette réflexion courante : “l’Evangile, oui; l’Eglise, non !” ou encore : "L’Evangile, avec son sens de l’absolu, ses pistes pour un monde meilleur, oui. Mais l’Eglise, c’est ringard; pire, elle n’est pas meilleure que tout le reste !" Alors, je me souviens de ce verset de la lettre aux Ephésiens : le Dieu de Jésus Christ a fait de celui-ci “la tête de l’Eglise qui est son corps, et l’Eglise est l’accomplissement total du Christ” (Eph. 1, 23). Comment entrer dans l’amour que le Christ lui-même porte à son Eglise ? Comment discerner, au-delà de toutes les vicissitudes, ce mystère de communion, de participation à la communion trinitaire ?

 

Voilà donc un programme pour cette année.

Avec le désir de faire goûter combien le Seigneur est bon ! combien la Bonne Nouvelle qu’il nous a confiée est positive ! combien nous sommes un Peuple heureux. Et quand on est heureux, on est poussé à partager son bonheur...

Sr Chantal-Marie Sorlin

 

 

 

Première soirée

JEUDI 26 OCTOBRE 2000

 

LES CHRETIENS

CROIENT

A LA RESURRECTION

 

 

 

INTRODUCTION

 

* Les rites funéraires constituent un des signes d'une vie culturelle et donc d'humanité. L'émergence, l’apparition de l'homme se manifeste entre autres par un comportement face à la mort, ou plus exactement vis-à-vis des morts. On repère ainsi qu’il y a “être humain” dans le fait et la manière d’ensevelir les défunts : l’être humain est cette créature qui n’abandonne pas derrière elle la dépouille de ses compagnons, mais qui invente des rituels funéraires, qui dispose d’une certaine manière les cadavres selon les conceptions de l'au-delà de la mort. Et les découvertes archéologiques permettent ainsi de repérer les traces de l’histoire humaine.

 

 * Par notre propre expérience, nous savons bien que la mort est comme dit l’Apôtre, le dernier Ennemi, l’Ennemi. En effet, dans la vie, nous rencontrons de multiples obstacles que nous gérons plus ou moins bien, mais qui en soi sont gérables. En revanche, face à la perspective de notre propre mort, mais plus encore face à la mort d’un être particulièrement cher, nous nous retrouvons devant l’obstacle par excellence, le scandale de la mort, cause d'achoppement pour certains.

 

 * Face à un tel rendez-vous, inéluctable et tout le monde y passe, les hommes ont bien entendu cherché un mode d’emploi, multiforme.

 Pour les uns, la solution serait... la négation :

 - Négation du problème par l’oubli : "carpe diem", profite le plus possible du moment présent : “on mangeait, on buvait, on prenait femme ou mari... on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait”, comme dit st Luc (17, 26-27); bref, on jouit le plus possible, on s’éclate au maximum; pendant ce temps-là, on n’y pense pas, ou du moins on empêche par l’agitation et le bruit de laisser la pensée se pointer à la surface. Mais peut-être montrera-t-elle le bout de son nez dans l'inconscient...

 - Négation par le nihilisme : Dieu n’existe pas, le bien et le mal n’existent pas, après la mort, c'est le trou.

 - Négation par la dérision, voire par une désespérance active : je joue avec la mort, c’est-à-dire : je ne cesse de la provoquer en prenant des risques consciemment insensés, en empruntant lucidement des chemins destructeurs, ou bien en pénétrant en ses terres les plus obscures (par le satanisme, l'occultisme, etc...)

 - Négation par la révolte : ô mort, tu n’existes pas, et même tu ne m’auras pas; c’est moi qui décide de mon heure, je choisis de quitter cette vie quand je veux, en vérité quand mon orgueil solitaire le décide.

 - Négation par la sublimation : l’homme doit mourir, mais avant de rendre les armes, il se bat pour un idéal, il s’investit corps et âme dans une utopie, mais aussi dans un vrai humanisme.

 

D’autres vont plus loin. Et nous trouvons là toutes les recherches, toutes les tentatives d’explication et de gestion du problème, depuis les débuts de l’humanité confrontée à “la” question vitale : la mort.

 Parmi les multiples doctrines sur la mort, ou plus exactement sur “après”, sur l’au-delà comme on dit, nous trouvons celles de la réincarnation.  La réincarnation, une théorie, une croyance, pour gérer le problème.

 Certains de nos contemporains tentent ainsi de trouver un sens à leur vie et d’exorciser leur peur de la mort en se tournant vers les théories réincarnationnistes, à la mode occidentale ou dans une version originale, à savoir celle véhiculée par les grandes religions orientales (hindouisme, bouddhisme...). Et même, certains chrétiens (le quart environ), disent croire à la réincarnation.

Ici, je voudrais que nous réfléchissions un peu à ce que cela signifie vraiment. En effet, il ne suffit pas de dire : “je crois à la réincarnation”; encore faut-il prendre conscience de ce que cela implique.

 Prendre conscience de ce que cela a de paradoxal, voire d'incompatible, par rapport à la foi chrétienne, à la Parole de Dieu qui, telle une semence, a été déposée en nous au jour de notre baptême...

 A la question du journal La Croix (21 avril 2000) : "Quels défis attendent l'Eglise en cette Année jubilaire ?", Mgr Joseph Duval, archevêque de Rouen, répondait ainsi : "Le plus important pour moi est la résurrection... C'est un défi majeur de notre Eglise de pouvoir dire ce qu'est la résurrection... C'est une difficulté de notre temps... La réincarnation est moins étrange que la résurrection : on peut l'imaginer alors que la résurrection, c'est une question de foi. La résurrection c'est un don, il faut l'accueillir alors que la réincarnation est un peu notre oeuvre. Or notre génération n'a pas tellement les mains ouvertes pour l'accueil..."

* Allons donc à la source, la Parole de Dieu : qu'est-ce que Dieu nous dit sur la question ? Ecoutons le Verbe... Contemplons la réaction de Jésus, le Fils unique de Dieu, Dieu lui-même qui s'est fait vraiment Homme, face à la mort d’un être cher et face à sa propre mort.

  

- Sa réaction face à la mort d’un être cher nous est décrite notamment dans le récit de la résurrection de Lazare au chapitre 11 de l’évangile selon st Jean : “Il y avait un malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de sa soeur Marthe” : on sait que Jésus aimait venir chez ses amis. “Les deux soeurs envoyèrent donc dire à Jésus : “Seigneur, celui que tu aimes est malade”. A cette nouvelle, Jésus dit : “Cette maladie ne mène pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu : afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle.” La réaction de Jésus est paisible et d’une certaine façon, manifeste sa foi, annonce le programme de sa mission. "Or Jésus aimait Marthe et sa soeur et Lazare." Nous ne sommes plus là à un niveau abstrait, théologal; le Verbe s’est fait chair, il s’est plongé dans notre pâte humaine, il a épousé véritablement notre condition humaine, en toutes chose (excepté le péché). Dieu en Jésus s’est fait homme, vrai homme. Il a donc des entrailles, un coeur d’homme : il aimait.

"A son arrivée, Jésus trouva Lazare dans le tombeau depuis quatre jours déjà... Marthe dit à Jésus : “Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera.” Jésus lui dit : “Ton frère ressuscitera”. “Je sais, dit Marthe, qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour.” : une partie du peuple de Dieu, contrairement aux saduccéens, croyait à la résurrection à la fin des temps. Nous sommes là encore à un niveau de credo, de foi théorique. Mais cela ne suffit peut-être pas pour affronter la dureté de l’épreuve.

 "Jésus lui dit : “Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ?" : nous sommes là au coeur du récit. Là, brille la lumière au coeur de notre nuit. C'est l’appel à passer d’une croyance, d’une idéologie, d’une théorie, d’une doctrine, d’un dogme, à la foi véritable en quelqu’un qui dit, et c'est le seul à le faire : "Je suis la résurrection". Nous ne sommes plus à un niveau idéologique, mais à un niveau de révélation et donc d’accueil.

 "Elle lui dit : “Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde.” : Marthe est en train de devenir chrétienne. Elle professe sa foi au Christ sauveur. Comme tout chrétien au commencement de son cheminement, qui restitue le credo : je crois à la résurrection de la chair...

 "Arrivée là où était Jésus, Marie, en le voyant, tomba à ses pieds et lui dit : “Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort !” : nous voici de nouveau au niveau de la réalité, du réalisme de notre condition humaine : la mort, et la mort qui est un mal et qui fait mal !

 "Lorsqu’il la vit pleurer, et pleurer aussi les Juifs qui l’avaient accompagnée, Jésus frémit en son esprit et se troubla." Jésus frémit en son esprit et se troubla... "Il dit : “Où l’avez-vous mis ?” Remarquons au passage le pronom “l’” et non le prénom “Lazare” : la mort en quelque sorte nous dépersonnifie, nous réduit à l’état d’objet, une dépouille. Il est parti, elle est partie ! Il ou elle est passé(e) sur l’autre rive. Il n’est plus là. Et il faut en faire le deuil.

 "Ils lui dirent : “Seigneur, viens et vois.” : toi, Dieu, descends dans notre chair, descends dans notre enfer, descends jusque dans notre mort !

 "Jésus pleura. Les Juifs dirent alors : “Voyez comme il l’aimait!” : ce que nous-mêmes vivons quand meurt un être qui nous est particulièrement cher, Jésus, Emmanuel, Dieu vraiment avec nous, le vit aussi. Et il sait ce que cela veut dire...

 "Mais quelques-uns d’entre eux dirent : “Ne pouvait-il pas, lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, faire aussi que celui-ci ne mourût pas ?” On retrouvera cette même tentation au Golgotha lorsqu’en écho à la proposition du Tentateur au désert, Celui qui s’est fait homme sera invité à descendre de la croix, comme par magie. C'est la tentation, aujourd’hui comme hier, de fuir notre condition terrestre, notre condition de “terreux”.

 "Alors Jésus, frémissant à nouveau en lui-même, se rend au tombeau..."

 

 Nous connaissons la suite. Une suite qui va placer Jésus cette fois non plus face à la mort d’un être cher, mais face à sa propre mort.

“Caïphe, étant grand prêtre cette année-là, leur dit : “Vous n’y entendez rien. Vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière.” Or cela, il ne le dit pas de lui-même; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation - et non pas pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Dès ce jour-là donc, ils résolurent de le tuer”.

 La mort de Jésus est donc en lien direct avec la mort de Lazare, c'est-à-dire avec notre mort...

 

- Jésus, face à sa propre mort cette fois, n’a rien d'un “Superman”, il n’est pas de ces héros métalliques, désincarnés, qui traversent, insensibles et invincibles, nos pauvres contingences et se situent au-dessus de la mêlée. Il n’est pas de ces inconscients, de ces illuminés, dont les idées sont comme déconnectées de la réalité et dont l’esprit vit en parallèle avec la chair. Non, Jésus n’a vraiment rien d’un héros.

 Jésus face à sa mort ? relisons les récits de son agonie à Gethsémani.

 Dans Matthieu, au chapitre 26 :

 “prenant avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée” : Jésus a besoin de sentir la présence de ses amis, de ses plus proches... “il commença à ressentir tristesse et angoisse [Marc parle même d’effroi : Jésus est envahi par la peur]. Alors il leur dit : “Mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi” : l'expression est forte - mon âme est triste à en mourir !

 "Etant allé un peu loin : en fait, on meurt seul, la mort est l’affaire - capitale - de chaque personne, elle concerne son “je” le plus profond, dans sa relation éminemment personnelle avec son Seigneur.

 "il tomba face contre terre en faisant cette prière : il est bien dit “prière”, il n’y a pas de honte à avoir une telle réaction...

 “Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi !" N’ai-je pas dit que Jésus n’a rien d’un héros désincarné et inconscient ! Cela me fait penser à une maxime lue autrefois : le courage ce n’est pas de foncer parce qu’on est inconscient du danger; le courage, c’est d’avoir peur et d’y aller quand même !

 "Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux" : la mort touche le chrétien comme n’importe quel homme, simplement elle le touche en dialogue...

 "Il vient vers les disciples et les trouve en train de dormir; et il dit à Pierre : “Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi !" : la condition humaine décidément n’est pas héroïque !

"Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible” : la mort ne s’improvise pas, elle est l’aboutissement d’une vie, d’un cheminement.

 Luc quant à lui, toujours plein de miséricorde et de tendresse, parle d’un ange, "venant du ciel, un ange qui le réconfortait." Et il précise, terrible : "Entré en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre”... Non, contrairement à ce que j’ai pu lire dans le journal intime d’une adepte d’un groupe ésotérique genre nouvel âge, la mort n’est pas un “léger stress” juste avant de passer sur Sirius ! la mort peut être terrible, au coeur même d'une foi chevillée au corps, au coeur même de la prière d’union et d’une communion absolue avec l’Agneau. Jésus l’a vaincue ainsi sur son terrain.

 Laissons-nous encore enfouir dans la contemplation de "Jésus, le Fils de Dieu" en qui "nous avons le grand prêtre par excellence, celui qui a pénétré au-delà des cieux", comme dit la lettre aux Hébreux (4 & 5), celui qui sait compatir, qui partage nos faiblesses, parce qu'en toutes choses, il a connu l'épreuve comme nous, et il n'a pas péché : il ne s'est pas laissé dévoyer de sa vocation filiale : "Pendant les jours de sa vie mortelle, il a présenté, avec un grand cri et dans les larmes, sa prière et sa supplication à Dieu qui pouvait le sauver de la mort; et, parce qu'il s'est soumis en tout, il a été exaucé. Bien qu'il soit le Fils, il a pourtant appris l'obéissance par les souffrances de sa passion; et, ainsi conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel".

 

 

Saint Paul, invité à s'expliquer devant l'aréopage d'Athènes, a touché du doigt, à ses dépens d'ailleurs, l'originalité du message chrétien en ce qui concerne le sort des hommes après la mort. Les Grecs auxquels il s'adresse, pétris de philosophie platonicienne, réagissent vivement quand ils l'entendent parler de résurrection des morts : "les uns se moquaient, les autres disaient : "Nous t'entendrons là-dessus une autre fois." (Actes 17, 32).

 La foi chrétienne en effet diffère des concepts variés élaborés par les hommes sur la question. Car parler de la mort et de son au-delà met en jeu une certaine conception de la divinité (une théologie) tout comme une conception de l'homme (une anthropologie) et de l'univers (une cosmologie).

 

 

Dans la Révélation chrétienne,

 I] LA RESURRECTION EST UN DON

 

L'immortalité de l'homme n'est pas naturelle. L'être humain, comme tout le cosmos d'ailleurs, est mortel. Tout passe... Et pourtant, une question nous taraude : "l'amour n'est-il pas pour toujours ? où allons-nous ?"

 

 1° - LA MORT EST SIGNE DE L'ALTERITE ET DE LA FINITUDE DE LA CREATION

 

A) CREATION OU EMANATION ?

 

Alors que les théories réincarnationnistes expliquent l'univers par le concept d'émanation, la Bible parle, elle, de création : "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre... Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le premier jour..."

 Pour la doctrine réincarnationniste (que l'on trouve dans les religions orientales, tels l'hindouisme et le bouddhisme, ou encore dans les courants occidentaux, tel la gnose des premiers siècles, l'ésotérisme du XIXème ou l'actuel nouvel âge), tout ce qui existe n'est que l'émanation d'une énergie primordiale. C'est comme si l'Energie se dégradait, par paliers successifs (souvent ce genre de littérature nous parle de 7 degrés d'émanation), passant ainsi de l'énergie pure à la matière pure. Et ce mouvement est appelé en langage new age "incarnation" : l'énergie chute dans la matière. Le grand Tout, l'Unique Réel, se dégrade dans la multiplicité de la matière. Celle-ci est donc envisagée de manière négative. Et par conséquent, il faut tout faire pour remonter l'échelle de l'incarnation, fuir cette matière pour fusionner avec l'Energie, pour se fondre dans le grand Tout, comme une poupée de sel dans l'océan. Mais ce mouvement ascensionnel prend du temps, il faut plusieurs vies pour éliminer peu à peu le "karma", c'est-à-dire cette imperfection que nos actes génèrent dans le monde. Pour la doctrine orientale, cet état plus ou moins fort de matière est une malédiction et il faut à tout prix échapper à la roue du temps (le temps ici est cyclique), la roue des réincarnations. Pour l'occident, plus séduit par l'idée d'évolution et de progrès, l'homme s'achemine inéluctablement, au fil de ses multiples vies, vers la perfection.

 Le langage de la Bible est tout autre. Alors même qu'elle emprunte certaines images aux littératures ambiantes, la Bible s'en démarque nettement. Son langage est un langage de séparation :

à l'origine, à la source, il y a Dieu... Dieu qui crée, c'est-à-dire qui veut faire exister autres que Lui pour partager sa vie...

Dieu crée en vis-à-vis, en Alliance, en partenariat...

 Qui dit vis-à-vis, alliance, partenariat, dit différence, altérité des interlocuteurs. En cela, l'oeuvre de création est une oeuvre de distinction : Dieu fait exister, en face de lui, l'univers, dans lequel chaque créature reçoit un nom qui l'identifie.

 Le sommet de cette oeuvre créatrice, le chef d'oeuvre en quelque sorte, est l'être humain : "Dieu créa l'être humain à son image". Modelé avec la poussière du sol, solidaire du cosmos, l'être humain est cette créature particulière en laquelle Dieu insuffle sa propre haleine de vie, son esprit.L'être humain est ainsi relié à Dieu par ce souffle, en relation avec Dieu (en religion) d'une manière toute particulière.

 Et Dieu fait ainsi exister chaque être humain, de manière unique et irremplaçable. Chacun a un visage personnel, son nom personnel.

 La création est donc marquée par l'altérité : Dieu fait exister véritablement, à part entière. Quand Dieu crée, il crée "autre", pour que cet autre existe réellement.

 

 

B) LA CONDITION D'ADAM LE TERREUX : DANS L'ESPACE ET LE TEMPS

 

Or, cette altérité implique pour l'être humain, créé, un état de finitude. Dieu, incréé, infini, est différent de sa création : celle-ci est finie. Et ce mot n'est pas à prendre négativement. La finitude n'est pas une tare, elle est une différence. Elle est le signe de la référence de l'homme à son Créateur, le signe de sa dépendance ontologique.

Dieu, sans origine, est la Source, Il est (Je-Suis); sa création, elle, a un commencement, elle existe de par la volonté de Celui-là seul qui est.

Dieu est Esprit; sa création est matière, charnelle.

Dieu est Eternel; sa création est située dans le temps. Mais un temps linéaire : la création est en cheminement vers, elle est en pèlerinage... Une histoire se déroule et s'accomplit.

 

Et encore une fois, matière et temps ne sont pas une malédiction, mais les traits distinctifs de la création. Créatures, nous sommes situées dans l'espace et dans le temps. C'est notre condition, "et Dieu vit que cela était bon" !

 

 

C) ON NE PEUT VOIR DIEU SANS MOURIR

 

Situé dans l'espace et dans le temps, parce que différent de son Créateur, l'être humain est par conséquent mortel par nature, et cela, même sans le péché. En lui-même, par lui-même, il n'est pas Tout et il n'est pas Toujours. Il n'est pas Dieu.

 Pourtant, l'être humain perçoit au plus profond de lui-même que créature spatiale et temporelle, il est appelé à plus loin que lui-même; une vocation l'attire au-delà de lui-même. "Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est sans repos tant qu'il ne demeure en toi" (St Augustin).

 Or, on ne peut voir Dieu sans mourir... Qu'est-ce à dire ? créatures, différentes de Dieu, nous ne sommes pas par nous-mêmes adaptés, ajustés à ce Tout-Autre. Nous sommes naturellement en-deçà. O Toi l'au-delà de tout...

 Ainsi, nous sommes faits pour Dieu, mais nous ne pouvons pas le rejoindre par nous-mêmes, par nos seules forces. Comme il nous a faits venir à l'existence, il faut qu'il nous fasse venir à lui. Il nous faut renaître d'en-haut.

Et cela est un don qui ne se prend pas, mais se reçoit.

 Le signe, le lieu pour ainsi dire de ce don reçu est précisément la mort, ce sas, cette porte destinée à s'ouvrir sur le Tout-Autre.

 

Semé dans l'espace et dans le temps, nous grandissons, nous mûrissons vers Dieu. La création fait en nous son travail, et au terme de notre parcours, nous sommes comme prêts à passer dans l'Autre qui se donne. Mais pour cela, il faut traverser l'océan de la différence... Dans la mort, nous acceptons alors de lâcher prise, de lâcher la sécurité de la matière et du temps qui sont nôtres. L'être humain accepte de quitter sa propre rive pour passer sur l'autre.

 Et c'est l'homme tout entier qui est soumis à cette loi de la mort. En effet, ne tombons pas dans le piège du platonisme selon lequel la mort nous débarrasse de ce vêtement qu'est le corps matériel et libère l'âme considérée par les Grecs comme étant immortelle par nature. D'une part, notre "je" profond, personnel, n'est pas immortel par nature, mais par don, par volonté divine. Si l'homme, plongé dans la mort, survit à cette mort, c'est toujours grâce à Dieu qui l'appelle à la Vie. D'autre part, nous ne sommes pas non plus pur esprit, une âme seulement. Sinon, nous cesserions d'être des êtres humains pour devenir des êtres angéliques.

 Ce "lâcher-prise", ce "tout-quitter" est l'expérience de la pauvreté radicale (et j'emploie le mot dans un sens totalement positif) : c'est l'expérience d'accueil de l'Autre, expérience de confiance, expérience de mort à soi-même pour se laisser réveiller en Dieu. Nous quittons nos propres sécurités pour passer en Dieu. Comme ces enfants qui partent en voyage en s'endormant dans les bras de leurs parents, pour se réveiller une fois arrivés à destination. "En paix, je m'endors...". La mort originelle est comme une "dormition"...

 Et cette mort, ce "quitter soi-même", marque le rythme même de toute la création : regardons la nature, la vie de l'univers : tout doit mourir pour vivre. Le grain de blé meurt pour pouvoir donner l'épi.

  

2°- LA MORT EMPOISONNEE

 

Mais il y a le Menteur, le "diabolos" - celui qui sépare, qui divise. Et pour cela, il travestit la parole, il dévoie le sens de la création. Il sème la méfiance.

 Tenté, l'être humain - homme et femme- veut se faire lui-même comme Dieu et coupe sa relation avec lui. Cette rupture de relation, c'est cela la vraie mort, la mort vraiment mortelle, cette mort destructrice que Dieu n'a pas faite (Sg 1,13).

 Tout est alors empoisonné : le travail, la sexualité, les liens les uns avec les autres... La mort naturelle elle-aussi est empoisonnée : elle n'est plus le rendez-vous de la confiance, mais devient le "lieu" de la peur, de la peur de Dieu. La mort, dans le senti, dans le vécu de l'être humain, n'est plus un sommeil de confiance, un plongeon audacieux, mais elle devient hostile, elle devient point final, elle devient destruction, malheur, voire désespérance.

 Cette situation, l'humanité va essayer de la gérer comme elle peut : ce seront les multiples voies, les multiples tentatives pour échapper à la prison, pour remonter à la lumière (cf Platon et son mythe de la caverne, on pourrait dire du tombeau).

 Mais Dieu, dans sa fidélité inlassable, n'est pas étranger à toutes ces tentatives... Dieu sans jamais se lasser, cherche l'homme... Et comme un pédagogue, il accompagne la marche tâtonnante de l'homme au rythme de celui-ci, il guide sa quête et ses essais de réponse à la question vitale de la mort.

 

Jusqu'au jour de la maturité... : "quand vint la plénitude du temps, lisons-nous dans la lettre aux Galates (4,4), Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sujet de la Loi, afin de racheter les sujets de la Loi, afin de nous conférer l’adoption filiale. Et la preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans nos coeurs l’Esprit de son Fils qui crie : "Abba, Père !" Aussi n’es-tu plus esclave mais fils; fils, et donc héritier de par Dieu".

Notre mort n’est plus alors une mort d’esclave, mais de fils; nous ne mourons plus dans la peur mais dans la confiance filiale, dans l'espérance.

 Il y a en quelque sorte une façon de mourir avant Jésus Christ : même pour les justes de l'Ancien Testament et tous les êtres humains de bonne volonté, la mort débouchait sur le shéol, le pays de l'ombre et de l'oubli. Et il y a une façon de mourir après Jésus Christ : "Maître, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix car j'ai vu ton salut..."

 

 

3°- LA MORT FILIALE

 

Ainsi, notre mort est-elle sauvée, sauvée vers...

 L'image qui me vient avec cette expression est celle de l'orientation de nos défunts lors de la célébration de leurs funérailles : ils ont le visage tourné vers l'autel, tourné vers l'orient, vers le Soleil levant qu'est le Christ, lui-même tourné vers le Père.

 Je disais à l'instant qu'en nous laissant dévoyer par le Menteur, et en nous retrouvant du coup en rupture par rapport Dieu, notre mort a été comme empoisonnée.

 Jésus Christ a reçu mission de nous sauver, et de vaincre notre Ennemie ultime. Il est venu pour que nous ayons la vie, et que nous l'ayons surabondante.

 Or, on ne sauve pas de loin. On ne sauve pas par le bout d’une baguette magique. Quand quelqu’un est en train de se noyer, 1° il faut savoir nager pour le sauver, car si on est dans la même condition que lui, on ne lui sera guère utile; et 2° il faut plonger à son tour pour aller rejoindre celui qui est en danger là où il est, dans sa condition.

 "Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur (d'esclave). Devenu semblable aux hommes, reconnu homme à son aspect, il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix" (Philippiens, 2, 6-11).

 Jésus s’est vraiment “mouillé” pour nous... Plein de l'Esprit, au plus profond des eaux, il est venu vivre notre mort humaine en Fils. C'est l'image de son baptême. Les eaux mortifères sont sanctifiées par son plongeon et deviennent des eaux qui portent vie. C'est le sens de ce verset de la lettre aux Colossiens (2, 12) : "Ensevelis avec lui dans le baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités, puisque vous avez cru en la force de Dieu qui l'a ressuscité des morts".

 Le Verbe s'est fait chair, le Fils de Dieu de même nature que le Père, a pris notre condition charnelle, c'est-à-dire notre condition de faiblesse et de précarité.

Jésus, le Fils unique du Père, est venu vivre et mourir filialement dans notre condition terrestre.

Sa mort sur la croix est l'acte suprême de la confiance. Dépouillé de toute sécurité personnelle, radicalement pauvre, Jésus a plongé dans les bras du Père : "inclinant la tête, il remit l'esprit". Le souffle s'en va : il retourne à la terre (psaume 145). Mais en même temps, le Fils crie à son Père : "tu ne peux m'abandonner à la mort !" Il est tout entier à la merci du Père, il est de manière ultime, Fils. Et c'est en mourant ainsi, tourné vers le Père, attendant tout du Père, qu'il peut accueillir l'engendrement.

En Jésus, l'Homme accueille l'engendrement de la résurrection.

 Dans sa passion et dans sa mort, Jésus a assumé, une fois pour toutes, toute notre mort et toutes nos morts. Il est mort pour nous, chacune de nos morts est assumée dans la sienne.

Il est ressuscité pour nous, Premier-Né d'entre les morts. "Jésus est ressuscité pour nous. Son action ressuscitante, Dieu ne la réitère pas à l'infini : il engendre son Unique dans la gloire et englobe la multitude dans l'éternel aujourd'hui de l'unique engendrement."

 Nos morts sont désormais sauvées, réorientées vers le Père, filialisées.

 Cela ne signifie pas que nous allons faire l’économie de notre condition mortelle et souffrante. Cela ne signifie pas que nous allons être dispensés du frémissement, voire du trouble et de l’effroi inhérents à la dépossession de soi et au dépouillement radical. Jésus lui-même, vrai homme, a vécu cela.

 Mais dire que notre mort est sauvée, c’est dire qu’elle est marquée du signe de l’espérance, parce qu'elle est désormais “dans le Christ”. Nous mourons dans la mort du Christ. "Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur" (Ap. 14, 13).

 Par Lui, avec Lui et en Lui, le Pontife, nous passons sur l’autre rive. Embarqués dans sa Pâque, nous allons à la vie, nous passons de ce monde au Père. Nous pouvons lire en ce sens le récit de la tempête apaisée dans Mc 4, 35 sq. : Jésus, à la poupe, c'est-à-dire comme le capitaine à la barre, dort. On retrouve la même expression que pour Lazare : "il repose" - le repos du sommeil - le repos de la mort. C'est la panique à bord, les apôtres ont le sentiment de périr. Mais Jésus, réveillé (d'entre les morts), les invite à la foi. Et Dieu fait de ses ennemis, le vent, la mer, le marchepied de son trône. Le Père lui donne de dominer jusqu'au coeur de l'ennemi : la mort. "Ils arrivèrent sur l'autre rive de la mer".

 Jésus a ainsi inversé le sens de la mort, il l'a réorientée, il l'a transformée en naissance... Naissance à notre pleine et éternelle vie filiale. "Le jour de ma mort sera le plus grand de tous les jours de fête pour moi", disait Thérèse de Lisieux.

 La mort est pascale, elle est devenue le lieu et le temps suprêmes de la grâce filiale offerte à l'homme par et dans le Christ.

Une hymne de l'office exprime cela magnifiquement :

Il s’est levé d’entre les morts, le Fils de Dieu, notre frère.

Il s’est levé, libre et vainqueur;

Il a saisi notre destin au coeur du sien,

Pour le remplir de sa lumière.

Sur lui dans l’ombre sont passées les grandes eaux baptismales

De la douleur et de la mort;

Et maintenant, du plus profond de sa passion,

Monte sur nous l’aube pascale.

L’histoire unique est achevée : Premier enfant du Royaume,

Christ est vivant auprès de Dieu;

Mais son exode humble et caché,

Le Fils aîné le recommence pour chaque homme.

Ne cherchons pas hors de nos vies à retrouver son passage :

Il nous rejoint sur nos sentiers,

Mais au-delà de notre mort

C’est lui encor qui nous attend sur le rivage.

 

 

4°- JE SUIS LA RESURRECTION

 

"Je sais, dit Marthe, qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour". Jésus lui dit : "Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s'il meurt, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais". Jésus est en personne la Résurrection.

 Cette foi s'exprime dans le récit de Matthieu (27, 52s.) où l'on voit les "saints" qui sortent des tombeaux, quand Jésus meurt et ressuscite. Ce texte est de nature non pas historique mais théologique.

 Jésus nous a laissé le signe, le sacrement de cette vie éternelle :

 "Je suis le pain de vie... Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde... Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle... Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui" (Jn 6)

 "Prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant: "Ceci est mon corps, donné pour vous; faites cela en mémoire de moi. Il fit de même pour la coupe après le repas, disant : "Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous" (Luc 22, 19-20).

 Le Verbe s'est fait chair jusqu'au bout et le Père l'a ressuscité en cette chair. Maintenant, il se donne à manger pour que nous vivions de sa vie. "Ce n'est plus moi qui vis, dit St Paul, c'est le Christ qui vit en moi"; c'est le Ressuscité, qui au fil de notre vie, actualise sa mort-résurrection en nous. 

Ainsi, le mystère filial de Jésus se propage dans l'humanité par l'action de l'Esprit-Saint dans lequel le Père engendre son Fils et incorpore les hommes en lui.

 L'eucharistie, le Fils mort-ressuscité, est le fruit de l'Arbre de vie éternelle que le Père nous donne. En mangeant le Pain vivant, je mange ma propre résurrection, je reçois la vie éternelle.

 Le Verbe s'est fait chair et le Père en Jésus a ressuscité notre chair.

 

 

JE CROIS A LA RESURRECTION DE LA CHAIR !

 

 

 

II] LA RESURRECTION EST RELATIONNELLE

 

Nous l'avons compris, notre mort est relationnelle.

 

En communion avec le Christ dans sa mort-résurrection - c'est le mystère des Noces de l'Agneau -, mourir devient un acte de confiance, l'ultime et le plus grand, qui nous fait passer dans la communion du Père et du Fils. En contemplant l'icône de la Trinité peinte par Roublev, nous voyons comme une entrée, une porte ouverte qui fait déboucher au coeur de la communion trinitaire. Et nous discernons au centre, la coupe eucharistique où se trouve l'Agneau immolé et vainqueur. Notre demeure est là au coeur de l'Amour.

 

 

1°- LA VIE ETERNELLE EST COMMUNION ET NON FUSION

 

Avec l'évocation du récit de la création, nous avons vu que Dieu fait de nous des personnes à part entière : il met au monde des "je", uniques et irremplaçables, personnels et qui ont à le devenir de plus en plus. Plus on se rapproche de Dieu, et plus on devient, plus on est. Jusqu'à l'arrivée de notre parcours où il sera remis à chacun, selon l'image de l'Apocalypse, "un caillou blanc, un caillou portant gravé un nom nouveau", le nom éternel de chacun (2, 17). Et le nom, c'est la personne.

 Les individus ne vont donc pas vers une fusion impersonnelle dans le grand Tout. Dieu lui-même n'est pas impersonnel : il est Amour, il est jaillissement, extase d'amour du Père vers le Fils et du Fils vers le Père dans le don réciproque et éternel qu'est l'Esprit, le Souffle du Père et du Fils. Dieu, tellement marqué en lui-même par l'altérité ou la différence en communion, ne peut, en nous attirant à Lui, dans cette communion, ne peut que nous personnifier. L'amour, loin de diluer, personnifie. C'est le mouvement même de la création qui parvient à son terme de filiation. Nous marchons donc vers notre accomplissement personnel et non vers une dissolution dans le nirvana anonyme et sans visage du grand Tout.

 

 

2°- UNE VIE EST UNE HISTOIRE D'ALLIANCE

 

Dans cette perception que chacun est une personne unique et irremplaçable, parler de la résurrection est parler d'une histoire de confiance, et de confiance réciproque; c'est l'Alliance.

 Croire à la résurrection, c'est-à-dire en Dieu qui nous donne la Vie éternelle, ne signifie pas une démission de notre vie terrestre. Cela est impensable dans une relation d'amour. Au contraire, si nous aimons Dieu, nous essayons de vivre le plus conformément possible à son dessein, nous essayons de répondre le mieux possible à son Amour, tout en sachant que nous sommes toujours en-deçà de l'Amour.

 

A) DANS LA LIBERTE, LA RESPONSABILITE ET LA VERITE

 

L'Alliance est une histoire de confiance dès le départ. En le créant, Dieu fait confiance à l'homme. Parce que celui-ci n'est pas une créature servile, Dieu l'a fait libre. L'amour ne se robotise pas ! L'amour vrai est celui qui fait et laisse l'autre libre.

 Cet autre est alors responsable : la réponse à l'amour qu'il donne est une parole d'homme libre, qui précisément parce qu'il est libre, peut refuser d'aimer.

 C'est tout le sens de la parabole du père de l'enfant prodigue... Ce dernier est libre de quitter le Père ! Il n'en demeure pas moins aimé et fils pour toujours. Un fils qui a la possibilité de ne jamais revenir... (c'est la possibilité du refus éternel, l'hypothèse de l'enfer : l'amour ne peut forcer à aimer).

 En raison de cette liberté et donc de cette responsabilité, nos actes ont de l'importance. Dieu ne se moque pas de nous, il nous donne les moyens de cette liberté et de cette responsabilité. Une vie, c'est sérieux. C'est là où nous faisons fructifier les talents. Et une vie, on n'en a qu'une ! C'est cela qui en fait le prix et la dignité. C'est ma vie à moi qui suis unique et irremplaçable, c'est la vie de chaque "je".

 Cette dignité semble quelque peu rabaissée par certaines philosophies occidentales pour lesquelles le progrès de l'humanité et de chacun est inéluctable. L'inexorabilité de cette évolution ne trahit-elle pas la liberté et la responsabilité de l'homme ? Or, celui-ci ne saurait être sauvé malgré lui et sans lui. Dieu en a fait un partenaire véritable.

 Par ailleurs, la relation qui nous lie à Dieu est une relation d'amour. Or, quand on aime quelqu'un, combien est-on malheureux de la peine qu'on a pu lui faire ou des manques qui ont été nôtres à son égard ! Cette expérience que nous faisons vis-à-vis d'un être cher peut nous faire comprendre la réalité de l'étape purgative de notre pâque. Etape purgative : ne parlons donc ni de lieu (le purgatoire) ni même de durée (tant de jours de peine); nous sommes au-delà de l'espace et du temps. Cette purification s'opère dans la vision de Dieu, dans le passage en son mystère. Et là, la lumière de l'amour est comme le soleil à travers nos vitres : on voit tout de suite comme elles sont sales ! Et parce que Dieu est aimable, parce qu'on aime, ça fait mal. Mais en fait, c'est une souffrance d'amour, une souffrance qui purifie et qui adapte, qui ajuste.

 C'est l'heure de lumière, l'heure de vérité. Il n'y a pas d'amour authentique, sans vérité. Comme il n'y a pas de paix sans justice. Sinon, c'est de la magouille, c'est de la charité guimauve. "Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent", dit le psaume. Simplement, cette manifestation de la vérité n'est pas un jugement extérieur qui tomberait comme un couperet; elle est une oeuvre de l'homme lui-même, qui dans la Lumière, voit et comprend. Alors, parce qu'il est dans une ambiance d'amour et non de tribunal, il ne cherche pas à biaiser : mais il se rend compte, et en réalisant son péché, il éprouve de la peine (c'est cela la peine véritable, une peine d'amour !). A la mort, le feu de l'Esprit (comme Elie emporté dans un char de feu), le feu de l'Amour brûle tout ce qui n'est pas amour dans nos vies.

 

 

B) JUSQU'A LA MISERICORDE

 

L'Alliance est une histoire de confiance réciproque. En effet, ce sens de la liberté et de la responsabilité personnelles ne contredit pas la notion de miséricorde et de pardon : d’ailleurs, il faut être drôlement libre et responsable pour se laisser pardonner !

 Dans la croyance à la réincarnation, il est essentiellement question de karma. Cela signifie que le “salut” ainsi proposé, est à la mesure exacte de notre perfection. A chaque vie, nous posons des actes bons et des actes mauvais. Il nous faut plusieurs vies pour apprendre à poser de moins en moins d’actes mauvais (entre parenthèses, c’est être là très optimiste, quand on sait avec saint Paul que je ne fais pas le bien que je veux et que je fais le mal que je ne veux pas !). Bien entendu, nous mettrons autant de vies qu’il faudra pour évacuer le mauvais. La théorie du karma est pour ainsi dire mathématique : nous avons à éponger nous-même notre dette jusqu’à extinction. La théorie réincarnationniste est finalement terrible. Et on comprend que la vie, dans ces conditions, soit perçue comme une roue infernale.

 Le message du bon larron est tout autre. Même si c’est un bon larron, il n’en est pas moins un bandit, un mal-faiteur. Son ardoise est copieuse ! Mais il est bon, en ce sens qu’il est ouvert au seul Bon, à Celui-là qui seul peut faire miséricorde. Il engage alors, de manière ultime, sa liberté et sa responsabilité dans l’accueil du pardon de Dieu. L'acte suprême de sa vie mortelle est d'accueillir la miséricorde, l'amour de Dieu plus fort que son péché. Aussi, “aujourd’hui même, tu seras avec moi en paradis”.

 Une telle justice n'est tributaire ni du mérite ni du péché; elle ne s'exerce ni dans une récompense que l'homme pourrait revendiquer comme un dû, ni dans la punition méritée par le péché. Elle est gratuite, souveraine, recréatrice, salvatrice. C'est Dieu, le seul Saint, qui peut rendre juste, c'est-à-dire nous ajuster à Lui.

 C'est ce que signifie encore le récit du jeune homme riche. Celui-ci en fait trouve sa sécurité en lui-même : dans son avoir matériel et dans son avoir spirituel (il a observé tous les commandements depuis son enfance, il est vertueux, il est impeccable). Mais une question le taraude : "que dois-je "faire" pour "avoir" en héritage la vie éternelle ?" Et la réponse du Christ le déstabilise totalement : il ne s'agit pas de faire, il ne s'agit pas d'avoir, il s'agit de devenir comme un enfant qui reçoit tout de la bonté de Dieu (lui seul est bon); il s'agit de se laisser façonner un coeur de pauvre qui ne trouve pas la sécurité en lui-même mais en Dieu seul.

 Vous l'avez compris : avec la réincarnation, nous sommes dans une logique d'autoréalisation, de salut obtenu par soi-même, de solitude et de non-relation. Or, la perfection (mais je préfère le mot de sainteté), c'est de se recevoir entièrement du Père... Comme le Fils, comme des fils dans le Fils.

"Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, de recevoir la vie éternelle, mais dis seulement une parole et je serai guéri, et je serai ressuscité".

 

 

3°- VOUS ETES LE CORPS DU CHRIST

 

Comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils", s'interroge St Paul dans sa première lettre aux Corinthiens (15, 35). C'est aussi notre question.

 Mais parler de l'au-delà, de son "comment", nécessite de le faire avec humilité, car par définition (puisque c'est au-delà), nous ne pouvons pas entrer dans le détail. Simplement, le message évangélique trace des pistes et nourrit notre espérance.

 On remarquera tout d'abord que le Peuple de Dieu lui-même depuis son origine a cherché et a évolué sur cette question. La notion de résurrection des individus s'exprime seulement vers le IIème siècle avant Jésus Christ, avec l'expérience des Maccabées. Au temps de Jésus, les saducéens n'y croient pas. Quand on lit saint Paul lui-même, on repère bien sa propre évolution entre ses deux lettres aux Thessaloniciens, comme entre les deux épîtres aux Corinthiens, sur les lieu et temps du royaume, sur une conception sémitique de l'être humain indissociablement corps-âme ou une conception plus marquée par le platonisme...

Aujourd'hui encore, les théologiens, unanimes sur la notion même de résurrection, ont des approches nuancées quant aux modalités. Et de toutes façons, tous, à moins d'être sectaires, tous se reconnaissent incapables d'aller très loin dans la description. Encore une fois, nous traitons ici de réalités qui se situent au-delà et que nous espérons. Or, voir n'est plus espérer !

 Ceci dit, essayons de repérer avec discrétion quelques pistes concernant la condition des ressuscités. Et essayons d'éviter deux écueils : soit le flou éthéré, soit l'imaginaire figuratif ! En reconnaissant comme Job (42,3) que "je ne fais pas le poids, je mets la main sur la bouche... Eh oui ! j'ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent" !

 

 

A) JE CROIS A LA RESURRECTION DE LA CHAIR

 

Avec le symbole des Apôtres, nous professons : "Je crois à la résurrection de la chair". La chair, que signifie ce terme ?

 Les grands peintres nous ont habitués à voir en ce mot "chair", des corps surgissant des tombes. Mais est-ce bien de cela qu'il s'agit ?

 Nous avons compris avec la première partie de cet exposé que le mot "chair" désigne la créature animée dans sa dimension dépendante, fragile et éphémère. La chair s'oppose à l'Esprit, comme la terre s'oppose au céleste. Toute chair est comme de l'herbe qui se fane. Et même dans la langue de Paul, le mot "chair" désigne l'homme dans sa complicité avec le péché et le mal.

 Le terme exprime donc, non pas notre corps biologique, mais notre finitude originelle et blessée.

Or, par le Christ qui a pris ce "corps de chair", le chrétien passe du règne de la chair qui est mort à celui de l'Esprit qui est vie.

 La résurrection ne concerne donc pas nos corps biologiques. Nos dépouilles, ou ce qu'il en reste, s'il en reste quelque chose, ne vont pas surgir de nos tombes ! La résurrection ne consiste pas à reconstruire le corps biologique, en rassemblant les molécules qui l'avaient composé. La résurrection n'est point la réanimation d'un cadavre. La résurrection de la chair n'est pas la résurrection du corps biologique.

 Cependant, on parle du corps qui ressuscite ? Qu'est-ce à dire ?

 Notre corps terrestre est ce qui nous permet de communiquer, d'entrer en relation avec les autres; il nous situe et nous relie. Durant notre vie terrestre, c'est notre corps qui nous permet d'exprimer notre intimité. C'est lui qui individualise déjà chaque personne, concrètement, et nous donne une carte d'identité (une photographie, une empreinte, un code génétique...).

Plus profondément, c'est lui qui reflète notre visage intérieur : un corps, même laid, peut rayonner une véritable beauté. Le corps est la manifestation de l'âme, le visage sous lequel l'âme apparaît lorsqu'elle est immergée dans le monde de la matière.

Notre corps nous situe. Et par rapport aux autres bien sûr. Si nous avons des yeux, c'est pour les voir et les regarder, si nous avons des oreilles c'est pour les entendre et les écouter, si nous avons une bouche, c'est pour leur parler et les embrasser, etc... Notre corps est notre moyen de communication.

Nous sommes des êtres de communication. Et l'on sait bien la souffrance que représente un enfant autiste par exemple, qui ne peut pas communiquer ! En revanche, on sait aussi la victoire de l'amour, de la communion, qui communique au-delà de la communication, quand les facultés de celle-ci ont disparu.

 Dire que le corps ressuscite, c'est dire que l'homme relationnel ressuscite.

 Notre corps ressuscité est un corps spirituel, un corps mu totalement par l'Esprit. En ressuscitant, chaque être unique et irremplaçable, chaque "je" se trouve pleinement investi par l'Esprit, plein de grâce. Or, l'Esprit est bfondamentalement Relation, relation du Père et du Fils et vice-versa, relation entre les hommes.

 Unis au Christ ressuscité, comme les sarments unis au cep, nous sommes irrigués par l'unique sève qu'est l'Esprit.

 Vous l'avez compris, l'aventure de la résurrection ne peut pas être une aventure en solitaire. Si chaque être humain est bien un "je" personnel, unique et irremplaçable, il n'est pas une île. Dieu lui-même n'est pas solitaire, l'Amour ne peut pas être solitaire. Par conséquent, l'homme, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, ne peut pas être solitaire. Il n'est pas bon, il n'est pas dans l'ordre de l'amour, que l'homme soit seul.

 Chaque être humain est membre d'un corps, le Corps du Christ. Aussi, notre salut, personnel, ne saurait être solitaire. Il est en relation avec ceux que nous avons côtoyés ("j'avais faim, j'avais soif...") et il est en communion avec tous les autres enfants du Père. L'être humain est un être fondamentalement solidaire et sur terre et dans le ciel.

 

 

B) J'ATTENDS LA RESURRECTION DES MORTS

 

Un enfant, qui avait été abandonné par sa mère et le savait, réfléchissait un jour au paradis. Il était évident à ses yeux qu'après la mort, il vivrait. Mais soudain, son visage s'assombrit et il demanda à sa mère adoptive : "mais au ciel, il y aura ma mère ? alors, je ne veux pas la voir !"...

  

a- LES MORTS SONT DES VIVANTS QUI ONT UNE HISTOIRE

 

"J'attends la résurrection des morts", de chaque mort. La résurrection ne fera pas de l'humanité un magma informe et impersonnel. Cela, c'est le tohu-bohu, le chaos. Or nous avons vu que, lorsque Dieu crée, il individualise, il distingue, il personnifie. Et plus nous avançons sur le chemin de notre vocation, plus nous devenons nous-mêmes, plus nous évoluons dans un processus de personnification.

 C'est le contraire de la fusion. C'est aussi le contraire de la réincarnation, pour laquelle peu importent les histoires individuelles, puisque aujourd'hui je vis dans le vêtement de Pierre ou de Paul et que demain je serai Brigitte ou Christine ! Or, le corps n'est pas échangeable avec un autre corps, l'expression d'une histoire ne saurait s'échanger avec une autre. Le corps définit ici-bas la forme et l'espace d'une particularité historique et d'un nom propre.

 J'attends la résurrection des morts. De chaque mort personnel, de chaque mort avec son histoire. De chaque être, fruit de son histoire ("l'histoire d'une âme"), de chaque être avec son visage personnel.

 Contemplons le Ressuscité : "il leur montra ses mains et son côté" (Jean 20, 20). La résurrection ne gomme pas l'histoire. "Voyez mes mains et mes pieds; c'est bien moi ! (Luc 24, 39), Jésus de Nazareth, né de la Vierge Marie, qui a été crucifié sous Ponce Pilate, est mort et a été enseveli...

 Mais ces plaies que Jésus montre à ses disciples, ne sont point sanguinolentes. Ce sont des cicatrices glorieuses, ressuscitées, les cicatrices de l'amour vainqueur.

 Pour nous parler du Christ, l'Apocalypse nous montre souvent l'Agneau debout dans le ciel, immolé pour l'éternité (Ap. 5,6). Cette symbolique fait surgir en moi une image : celle de ces hommes et de ces femmes qui habitaient à Pompéi et qui, en pleine activité, furent surpris par les torrents de lave du Vésuve. On les voit aujourd'hui, pétrifiés dans leur action, comme vivants. Cette image, avec ses limites bien sûr, me permet de comprendre un peu les cicatrices du Christ. La mort de Jésus sur la croix est l'acte suprême, absolu, de son amour filial et fraternel. Et Jésus a été comme éterrnisé dans cette mort, dans ce mouvement de don total, éternisé au sommet de l'amour. Il a été glorifié au sommet de l'amour. Voilà pourquoi ses cicatrices demeurent, mais glorieuses et belles comme l'amour plus fort que tout.

 Ainsi, ce ne sont pas des êtres anhistoriques (sans histoire), désincarnés, qui ressuscitent. C'est le livre de vie, c'est le livre de l'amour (nous serons jugés sur l'amour) qui est ouvert au ciel.

 Nous avons vu que, passés par le creuset du feu de l'Esprit, nous sommes purifiés, débarrassés de toutes les scories de notre péché. En nous, s'accomplit ainsi une oeuvre de lumière, de vérité, de guérison. Une oeuvre de réconciliation, avec Dieu, avec les autres, avec nous-mêmes. Notre histoire est réconciliée.

 Le garçonnet dont il est question tout à l'heure n'a rien à craindre. Immergées dans l'amour, son histoire et celle de sa mère naturelle pourront, en toute vérité, s'embrasser.

 Le sérieux de nos vies nous fait encore comprendre pourquoi nous attendons tous, même ceux et celles qui nous ont précédés, la fin de l'Histoire, la fin du Temps. En effet, nous sommes tellement solidaires les uns des autres, avec nos contemporains de partout et entre générations dans le temps, que l'histoire de chacun ne pourra vraiment se terminer qu'avec la fin de l'Histoire générale. Il nous faut attendre que nos comportements atteignent la fin de tous leurs effets. Et cela peut aller loin ! C'est ce qu'on appelle en terme classique le jugement dernier. Alors, tous les hommes seront arrivés au bercail. On sera au complet, en nombre et en histoire.

L'Histoire, fruit de nos histoires, sera alors achevée. Quand les temps seront accomplis, nous dit la lettre aux Ephésiens, toutes choses seront récapitulés dans le Christ (1, 10).

 Très souvent, chacun perçoit la résurrection comme son avenir personnel, la solution que Dieu veut bien donner à son propre problème individuel. On dit "la" résurrection, mais on pense en fait "ma" résurrection. On dit "mon" corps comme on dit "ma" mort ou "ma" vie. Un tel point de vue est assurément trop partiel, car la résurrection, c'est d'abord "notre" résurrection.

Ici, les mots du cardinal Danneels apportent une précision importante:

"La résurrection sera achevée quand prendra fin l'histoire terrestre de tous les hommes. Alors seulement le bilan sera complet. Ce sera un événement collectif. La résurrection universelle n'est pas addition de nirvanas individuels, c'est tout un peuple qui se lèvera. Le soi-disant intervalle de temps entre notre mort et cette résurrection générale collective est une manière défectueuse de penser : il n'existe que de notre point de vue de terriens. Dans la perspective divine, le temps n'existe pas. Mais nous, nous ne pouvons penser que de façon temporelle. Encore que nous devions tenir pour des "moments" distincts notre comparution individuelle devant Dieu et le jugement dernier, cette distinction ne consiste pas en une différence de temps".

 

b- LES MORTS SONT DES VIVANTS EN COMMUNION

 

* LA COMMUNION DU CIEL ET DE LA TERRE

La vie éternelle, qui est la connaissance de Dieu au grand sens du terme, naître avec pour vivre avec, pour partager sa propre vie - la deuxième lettre de saint Pierre dit que nous sommes appelés à devenir participants de la nature divine -, la vie éternelle ne gomme pas nos communions d'ici-bas. Là aussi, la résurrection n'est pas anonyme ni sans visage.

 Entendons le Ressuscité au matin de Pâques appeler Marie-Madeleine par son nom : "Marie !"; et celle-ci lui répond, c'est un dialogue.

 Dès ici-bas, pour ceux qui sont encore sur cette rive, les relations se poursuivent avec les défunts. Relation d'affection, relation d'entraide. C'est ce qu'on appelle la "communion des saints".

 Mais attention, ne réduisons pas ces relations aux limites et aux modalités de notre condition terrestre. Je veux dire par là : n'essayons pas de communiquer avec les morts de la même manière que nous communiquons entre nous ici-bas (je vous renvoie au spiritisme). Nos morts sont passés au-delà. Il y a pour nous un deuil à faire. "Ne me retiens pas" dit Jésus à Marie de Magdala, ne m'enferme pas dans les limites de ta condition. Je suis passé au-delà.

 C'est l'expérience des pélerins d'Emmaüs. Le Christ, en bon pédagogue, leur apparaît, pour leur permettre de bien faire le lien entre Jésus le Nazaréen qui vient de mourir crucifié et le Ressuscité. Cette forme corporelle n'est qu'une forme occasionnelle, encore une fois pédagogique, que le Ressuscité se donne pour prouver qu'il est vraiment ressuscité. Elle n'est pas son statut habituel et ne nous renseigne donc pas sur la forme d'être des corps ressuscités.

Une fois faite cette identification du Crucifié-Ressuscité, Jésus établit désormais la relation avec les siens conformément à la fois à sa nouvelle condition et à la leur. Eux sont encore dans le temps, dans l'espace ? il leur donne le signe sacramentel de l'eucharistie : "il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna". Mais lui est passé totalement au Père : "il avait disparu de devant eux". Cependant, leurs yeux intérieurs s'étaient ouverts et l'avaient reconnu. Leur coeur, tout brûlant, savait que c'était lui.

 Notre relation avec nos défunts se vit de la même manière qu'avec Dieu. Comme nous parlons avec Dieu dans la prière, comme tout ce que nous vivons, nous le vivons en communion avec Lui, de même nous pouvons dialoguer et vivre avec ceux qui nous sont chers et qui sont déjà passés en Dieu.

 Le Christ ressuscité les a pris en lui, nous sommes récapitulés dans le Christ. Par le Christ, en lui, nous leur sommes reliés.

 D'où ce rendez-vous privilégié de l'eucharistie : le Ressuscité est le médiateur de la relation, de la communion entre l'ici-bas et l'au-delà. Ainsi, le Ressuscité est non seulement cause et modèle de l'événement ultime et attendu, mais aussi lieu effectif de résurrection.

 

 * LA COMMUNION DE LA PLENITUDE DU CHRIST

 Dans la lettre aux Ephésiens, il est question de la construction du Corps du Christ, "au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ".

 Encore une fois, la vie éternelle qui nous attend tous (et qui est déjà commencée) n'est pas solitaire.

Parler de l'Homme parfait, total, n'est pas parler seulement du chrétien arrivé à l'état de "parfait" : cet Homme total est à entendre en un sens collectif, familial pour ainsi dire. Il s'agit, selon le dessein du Père, du Christ total, c'est-à-dire de la Tête qu'est Jésus et de son Corps que constitue l'humanité.

 L'évangile selon saint Jean nous rapporte ces paroles de Jésus : "Détruisez ce sanctuaire (ce temple, cette maison) et en trois jours je le relèverai". Il parlait du sanctuaire de son corps. Saint Paul, parlant de notre corps, joue aussi avec les mots : il parle de temple, de demeure. Il est dit aussi du corps ressuscité de Jésus qu'il n'est pas fait de main d'homme comme le temple de Jérusalem. C'est le Père qui le relève et le ressuscite. Et le Christ, en quittant ses disciples, leur déclare qu'il va leur préparer, nous préparer une demeure. Les mots jouent ensemble : corps, maison de Dieu, Jérusalem céleste, etc.

 Notre demeure éternelle est le Christ, notre corps glorieux est le Corps du Christ. Nous sommes appelés à entrer dans son éternelle Eucharistie, et cela est commencé.

 "Dieu s'est préparé une demeure chez les hommes, Il a posé la pierre et allumé le feu.

Aujourd'hui, il multiplie le pain et lie nos mains ensemble :

Nos coeurs ne sont plus qu'un :

Dieu avec nous, Dieu en nous,

nous sommes le Corps du Christ.

Voici la terre promise

où l'assemblée des hommes

connaît l'amour de Dieu".

 

C'est la Pentecôte éternelle, toutes "les tribus du Seigneur" seront parvenues à la maison du Père, notre marche pourra prendre fin. Tous ensemble, nous serons fils dans le Fils tourné vers le Père, tous ensemble nous serons enfants du Père, et donc frères. La vie de l'Esprit ne rencontrera plus aucun obstacle.

 Vous connaissez l'image du royaume : une immense table, chaque convive a une très grande baguette fixée à sa main. Première conséquence : il ne peut pas se donner lui-même à manger. Mais plus profondément, avec sa baguette, il donne à manger à son vis-à-vis et reçoit sa nourriture de celui-ci.

C'est le festin des noces éternelles de l'Agneau !

 

Telle est notre foi, un jour ce sera la claire vision pour tous : "Votre vie demeure cachée en Dieu avec le Christ. Lorsque le Christ, notre vie, se manifestera, alors vous aussi vous serez manifestés avec lui en gloire" (Col 3, 25).

 

J'attends la résurrection des morts !

 

 

CONCLUSION

 

1°- QUELQUES CONSEQUENCES PRATIQUES

 

- Notre vie est-elle bien en phase avec notre foi ? sommes-nous des pèlerins déjà habités par la vie éternelle et en marche vers la Jérusalem céleste ? ou bien y a-t-il fracture entre notre vivre et notre mourir ? Notre mourir est-il l'acte ultime de notre vivre ? Notre mort est-elle la signature de notre vie ?

 

- A certaines époques (XIV-XVèmes siècles), on trouvait en littérature des ouvrages consacrés à l’ars moriendi, l’art de mourir. Cette préoccupation réapparaît aujourd’hui à travers l’engouement pour une littérature bouddhiste, tel le Livre des morts tibétains, qui trahit en fait la même quête. Personnellement, je n’aime pas l’expression “art de mourir”. La mort n’est ni un art ni une science ni même une sagesse. Elle est un don, ou plus exactement elle est l’accueil dans notre existence de la mort-résurrection de Jésus Christ mort et ressuscité précisément pour tous et pour chacun. Laisserons-nous le Christ vivre en nous, et donc actualiser sa mort-résurrection en nous ?

 

- Comment envisageons-nous notre propre mort ? Sommes-nous habités par le désir de Dieu, la soif de voir Dieu, la faim d’entrer dans sa pleine communion ?

- Comment partageons-nous cette espérance et cette paix - dans l’accompagnement des grands malades et des mourants ?

- Comment accompagnons-nous les personnes en deuil ?

- Que et comment célébrons-nous dans nos funérailles ?

- Notre foi chrétienne doit pouvoir s’exprimer dans nos comportements humains. Dans une société qui évacue et occulte la mort, quelle est notre parole, quels sont nos signes ? Douloureux certes, endeuillés certes, meurtris au plus profond de nous par le départ, la béance d’un être cher, pleurons-nous comme les autres, sans espérance ? Sommes-nous des éducateurs vis-à-vis de nos enfants et petits-enfants face à la mort, ou bien tentons-nous à l’image de la société de les écarter de ce que nous pensons traumatisant pour eux ? Nos faire-part, nos messages de sympathie, expriment-ils certes notre douleur mais aussi notre foi au Christ notre Pâque ?

 - Bref, avons-nous des têtes de ressuscités ?

 

 

2°- LES CHRETIENS NE CROIENT PAS A LA RESURRECTION ! ILS CROIENT AU RESSUSCITE...

 

Notre résurrection est la participation à la seule et unique Pâque de Jésus, elle est l'entrée plénière dans la résurrection de Jésus. Christ est notre Pâque (I Co 5,7). Nous sommes faits pour vivre PAR LUI, AVEC LUI ET EN LUI.

La résurrection est un mystère de communion, ce n'est pas une croyance, ce n'est pas une théorie. C'est Quelqu'un !

Alors, il vaut mieux dire que les chrétiens croient, non pas à la résurrection, mais au Ressuscité !

 

 

 

PLAN

 

INTRODUCTION

- les rites funéraires

- notre propre expérience

- la gestion humaine du problème de la mort

- que nous dit la Parole de Dieu ?

. Jésus face à la mort d'un être cher

. Jésus face à sa propre mort

 

I] LA RESURRECTION EST UN DON

1 - LA MORT EST SIGNE DE L'ALTERITE ET DE LA FINITUDE DE LA CREATION

A CREATION OU EMANATION ?

B LA CONDITION D' ADAM LE TERREUX : DANS L'ESPACE ET LE TEMPS

C ON NE PEUT VOIR DIEU SANS MOURIR

2 - LA MORT EMPOISONNEE

3 - LA MORT FILIALE

4 - JE SUIS LA RESURRECTION

Je crois à la résurrection de la chair !

 

II] LA RESURRECTION EST RELATIONNELLE

1 - LA VIE ETERNELLE EST COMMUNION ET NON FUSION

2 - "UNE" VIE EST UNE HISTOIRE D'ALLIANCE

A DANS LA LIBERTE, LA RESPONSABILITE ET LA VERITE

B JUSQU'A LA MISERICORDE

3 - VOUS ETES LE CORPS DU CHRIST

A JE CROIS A LA RESURRECTION DE LA CHAIR

B J'ATTENDS LA RESURRECTION DES MORTS

a) LES MORTS SONT DES VIVANTS QUI ONT UNE

HISTOIRE

b) LES MORTS SONT DES VIVANTS EN COMMUNION

* La communion du ciel et de la terre

* La communion de la plénitude du Christ

J'attends la résurrection des morts !

 

CONCLUSION

A QUELQUES CONSEQUENCES PRATIQUES

B LES CHRETIENS NE CROIENT PAS A LA RESURRECTION,

MAIS ILS CROIENT AU RESSUSCITE

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