SERVICE DIOCÉSAIN "PASTORALE, SECTES ET NOUVELLES CROYANCES"

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"PASTORALE, SECTES ET NOUVELLES CROYANCES"

N° 20

De l'Evangile à l'Eglise

 

ISSN 1279-1849

 

Soirée 4

JEUDI 31 MAI 2001

 

DE L'EVANGILE

A L'EGLISE

 

 

Nous voici parvenus à la dernière étape de notre cheminement… Au moment de la Toussaint avec sa question fondamentale du sens de la vie et donc de la mort, nous avons écouté Jésus nous dire " Je suis la résurrection ", " passez par moi, avec moi et en moi de ce monde au Père ". Nous comprenions mieux alors cette parole proclamée à Noël : " le Verbe s'est fait chair… à tous ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu ". Nous avons pu ainsi contempler en Jésus Christ le Fils unique du Père, notre Frère premier-né, celui dont il est écrit au Livre des Actes (4, 12) : " il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés ". Et nous avons pris le temps, avec la troisième rencontre, d'écouter la voix de ce " bon Pasteur ", la porte des brebis, qui, à la différence de tous les gourous à la mode, donne sa vie pour que la multitude ait la vie en abondance.

Et maintenant, l'histoire se terminerait-elle là ? Que vient donc faire la Pentecôte cinquante jours après Pâques ?

Il arrive assez souvent d'entendre cette réflexion : " L'Evangile, oui ! L'Eglise, non ! " Beaucoup en effet, sont sensibles au message évangélique et au visage du Christ qui s'y dessine. L'Evangile, avec son sens de l'absolu, ses pistes pour un monde et une humanité meilleurs, oui… Tandis que l'Eglise elle, est jugée ringarde ; elle apparaît aux yeux d'un certain nombre comme une institution d'un monde révolu, avec ses limites, ses tiédeurs, ses erreurs…

Les fêtes de Pâques et de Pentecôte sont en réalité indissociables. Pâques, la pâque du Premier-Né, la Tête, celui qui a fait la brèche ; Pentecôte, la pâque de la multitude, le Corps. Dans cette quatrième rencontre, nous allons creuser ensemble ce verset du livre des Ephésiens (1, 23) : le Dieu de Jésus Christ a fait de celui-ci " la tête de l'Eglise qui est son corps, et l'Eglise est l'accomplissement total du Christ ". Nous essaierons par là-même d'entrer davantage dans l'amour que le Christ porte à son Eglise et de discerner, au-delà de toutes les vicissitudes " institutionnelles ", ce mystère de communion.

 

" Ce mystère est grand ", nous dit saint Paul (Ep 5, 32)…

 

 

INTRODUCTION

 

La première lecture fixée pour le lundi de Pâques commence par ces mots : " Le jour de la Pentecôte, Pierre, debout avec les onze autres Apôtres, prit la parole… " On est en train de fêter Pâques et on parle de la Pentecôte ! Avec le temps pascal en effet, nous nous trouvons plongés dans la lecture suivie du Livre des Actes des Apôtres, le livre (inachevé) de l'Eglise.

De plus, en cette année liturgique (l'année C), l'évangile proclamé au jour de la Pentecôte (Jn 20, 19-23) a déjà retenti au deuxième dimanche de Pâques : le don de l'Esprit, que Luc place au jour de la Pentecôte, Jean en parle déjà au soir de Pâques.

Nous percevons là à quel point ces deux fêtes - Pâques et Pentecôte - sont intimement liées. Elles se succèdent de par une chronologie pédagogique, mais en réalité, elles manifestent un unique mystère, ce mystère de communion entre la Tête, le Christ, et son Corps, l'Eglise.

 

Essayons de pénétrer plus avant dans ce mystère, et ce, en trois étapes :

 

I L'EGLISE NAIT DU CŒUR TRANSPERCE

L'Eglise n'est pas une fabrication humaine, elle n'est pas faite de main d'homme ; elle est don de Dieu, elle est sainte.

 

II LA VISITATION DE L'EGLISE

Ce don de Dieu est pour tous, c'est un don universel.

 

III POUSSES PAR L'ESPRIT VERS LE ROYAUME

Cette Eglise comme une vigne plantée dans le temps et dans l'espace, dans l'Histoire, est un Peuple en marche vers…

 

 

I

L'EGLISE NAÎT DU CŒUR TRANSPERCE

" Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l'homme, qui s'endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu'il avait tirée de l'homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l'amena à l'homme. Alors celui-ci s'écria : " Pour le coup, c'est l'os de mes os et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée " femme ", car elle fut tirée de l'homme, celle-ci ! " et un peu plus loin : " ils deviennent une seule chair " (Gn 2, 21-24).

Cette poésie de la Genèse nourrit notre contemplation de la nouvelle création. Le Christ, nouvel Adam, s'est endormi dans la mort. L'un des soldats, " de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l'eau " (Jn 19, 34). Le sang, lit-on dans les notes de la Bible de Jérusalem, atteste la réalité du sacrifice de l'agneau offert pour le salut du monde, et l'eau, symbole de l'Esprit, sa fécondité spirituelle. De nombreux Pères ont vu dans l'eau le symbole du baptême, dans le sang celui de l'eucharistie et dans ces deux sacrements, le signe de l'Eglise, nouvelle Eve naissant du nouvel Adam. Et formant avec lui " une seule chair ".

Dans nos soirées précédentes, nous avons vu comment Jésus Christ, le Fils unique du Père, est venu incarner sa vie filiale parmi nous. Le Verbe s'est fait chair, le Fils Dieu né de Dieu, s'est fait homme. Sa vie filiale, comme un grain de blé, a été semée en notre terre. Par lui, avec lui et en lui, nous devenons ce que nous sommes dans le dessein du Père. Christ est notre Pâque, il nous fait passer de ce monde au Royaume. Il nous fait devenir fils et frères. Jésus Christ est " le " " sacrement pascal ".

Nous percevons alors à quel point l'Eucharistie est essentielle. La constitution dogmatique du Concile Vatican II, " Lumen Gentium ", la définit comme " source et sommet de toute la vie chrétienne " (LG 11, 29)

Source : " cet homme, livré selon le plan et la volonté de Dieu, vous l'avez fait mourir en le faisant clouer à la croix par la main des païens. Or, Dieu l'a ressuscité en mettant fin aux douleurs de la mort " (Ac 2, 23-24). Jésus crucifié-ressuscité, l'Alpha, le Premier-Né, est notre Sauveur, notre Pâque, le Premier de cordée. Par Lui, avec Lui et en Lui, nous passons de la mort à la Vie.

Et Jésus, juste avant son arrestation, pose le signe de cette Pâque, il nous donne le sacrement pascal : " le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : " Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. " De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : " Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi . " (I Co 11, 23-25). Jésus est notre Pâque : en accueillant son eucharistie, en " le " mangeant, nous accueillons notre propre passage vers la Vie, vers le Père, par communion avec lui, notre Sauveur, le Fils Premier-Né.

Sommet : " une fois élevé de terre ", le Christ attire tous les hommes à lui (Jn 12, 32), jusqu'à ce point final de l'Histoire, quand les temps seront accomplis, selon l'expression de la lettre aux Ephésiens (1, 10). A ce moment-là, toutes choses ayant été ramenées, récapitulées sous un seul Chef, le Christ, ce dernier, Omega, Plénitude filiale, sera éternellement tourné, et nous en Lui, vers le Père. Par Lui, avec Lui et en Lui, tout sera devenu Eucharistie, Filial. C'est ainsi que l'évangéliste Jean, fasciné par le mystère du Verbe fait chair, ne rapporte pas le récit de l'institution de l'eucharistie ; en revanche, c'est dans son évangile que l'on trouve le récit des noces de Cana (2).

En fait, l'évangile de Jean s'ouvre par une semaine complète, durant laquelle Jésus, l'Agneau de Dieu désigné par Jean-Baptiste, met en route ses disciples les uns après les autres. Première semaine qui rappelle la première semaine de la Genèse, de la création ; première semaine de la nouvelle Alliance, Alliance en fait éternelle : " Le troisième jour (qui est l'aboutissement de cette semaine), il y eut des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus y était, ainsi que ses disciples "… En fait, ces noces de Cana préfigurent l'Heure de Jésus, ses propres noces, les noces de l'Agneau. Cette page profile le festin du Royaume, l'Eucharistie éternelle. Sommet de l'Histoire.

Ceci dit, ce sacrement de l'Eucharistie n'est pas seulement un symbole, un rappel, l'expression d'un souvenir, une commémoration. L'Eucharistie est une action, l'Oeuvre par excellence. " Ceci est mon corps ", " mangez ", et en mangeant, devenez ce que vous mangez, soyez assimilé à Celui que vous recevez. C'est ainsi que l'Eucharistie fait l'Eglise.

En posant le signe de l'Eucharistie juste avant son arrestation, Jésus annonce en acte ce qui va arriver. On va le mettre à mort ; en réalité, il donne sa vie, pour nous. Mais le Père ne peut pas l'abandonner à la mort, Il le ressuscite, et nous avec lui. " Voici mon corps ", le pain rompu ressuscite Corps spirituel.

C'est bien la découverte des pèlerins d'Emmaüs : " voici que, ce même jour, deux d'entre eux faisaient route vers un village du nom d'Emmaüs, distant de Jérusalem de soixante stades, et ils conversaient entre eux de tout ce qui était arrivé. Et il advint, comme ils conversaient et discutaient ensemble, que Jésus en personne s'approcha, et il faisait route avec eux; mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit: "Quels sont donc ces propos que vous échangez en marchant?" Et ils s'arrêtèrent, le visage sombre. Prenant la parole, l'un d'eux, nommé Cléophas, lui dit: "Tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci!" - "Quoi donc?" leur dit-il. Ils lui dirent: "Ce qui concerne Jésus le Nazarénien, qui s'est montré un prophète puissant en oeuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple, comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié. Nous espérions, nous, que c'était lui qui allait délivrer Israël [au passage, nous repérons la confusion entre le terrestre et le Règne de Dieu, entre l'Eglise et le Royaume]; mais avec tout cela, voilà le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées ! Quelques femmes qui sont des nôtres nous ont, il est vrai, stupéfiés. S'étant rendues de grand matin au tombeau, et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont revenues nous dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le disent vivant. "Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et ont trouvé les choses tout comme les femmes avaient dit; mais lui, ils ne l'ont pas vu!" Alors il leur dit : "O coeurs sans intelligence, lents à croire tout ce qu'ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?" Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. Quand ils furent près du village où ils se rendaient, il fit semblant d'aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant : "Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme." Il entra donc pour rester avec eux. Et il advint, comme il était à table avec eux, qu'il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent... mais il avait disparu de devant eux. Et ils se dirent l'un à l'autre : "Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Ecritures ?" A cette heure même, ils partirent et s'en retournèrent à Jérusalem. Ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, qui dirent : "C'est bien vrai ! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon !" Et eux de raconter ce qui s'était passé en chemin, et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. "

Jésus est mort, son corps a disparu du tombeau. Les pèlerins d'Emmaüs marchent aux côtés d'un inconnu. Mais leurs yeux s'ouvrent quand celui-ci rompt le pain et le leur donne à manger. Il pouvait alors disparaître à leurs yeux de chair. Ce pain que les disciples venaient de manger était bien son corps, corps ressuscité, corps spirituel. C'était Lui ! Le sacrement du pain béni, rompu et partagé constitue ainsi un lieu privilégié de manifestation du Ressuscité.

Mais cette Eucharistie ne concerne pas seulement le Seigneur. Elle opère quelque chose à l'intérieur des disciples eux-mêmes : ceux-ci s'éloignaient de Jérusalem et faisaient route vers le village d'Emmaüs. Or, à cette heure même, nous dit le texte, ils s'en retournèrent à Jérusalem rejoindre ainsi les Onze et leurs compagnons et apporter leur propre témoignage. Eux-mêmes deviennent Eglise, Eglise missionnaire, le Corps du Ressuscité.

Ainsi se vérifie la parole : " Le grain de blé tombé en terre porte beaucoup de fruit " (Jn 12, 24). Jésus meurt grain de blé ; il ressuscite moisson. Jésus ressuscite Eglise, Corps mystique. Quand le Père ressuscite Jésus, il le ressuscite pour nous, Tête ; et Il le ressuscite Corps du Christ. Jésus ressuscite lui-même et ressuscite, visible, sous forme d'Eucharistie et d'Eglise. Dieu donne au Fils mort pour tous un corps, le sien, qui est aussi l'Eglise. Quand Jésus ressuscite, il revit lui-même et devient multitude, devient Eglise, tel le grain de blé qui porte beaucoup de fruit. Pâques débouche sur la fête de la moisson, Pentecôte.

De même que le corps d'un homme est la visibilité de sa personne, le pain consacré est devenu le corps eucharistique du Christ, la visibilité de sa présence qui vient dans l'Eglise pérégrinante, afin que dès cette terre elle ait ses racines dans la plénitude finale " (François-Xavier Durrwell, Christ notre Pâque, Nouvelle Cité, 2001).

C'est la découverte de Saul de Tarse : " Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu ?… Je suis Jésus que tu persécutes " (Ac 9, 4). Or, ce sont les chrétiens que Saul pourchasse. En fait, c'est le Corps du Christ.

Nous comprenons alors combien Jésus et l'Eglise ne font qu'un. Jeanne d'Arc le disait magnifiquement : " de Jésus et de l'Eglise, c'est tout un ". C'est en effet désormais indissociable. L'Eglise est le Corps du Christ, nous sommes le Corps du Christ.

Le nouvel Adam et l'Eglise sont devenus une seule chair de résurrection, conformément au dessein du Père qui " nous a appelés à la communion de son Fils " (I Co 1, 9).

" … le Christ a aimé l'Eglise : il s'est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d'eau qu'une parole accompagne ; car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée… ne sommes-nous pas les membres de son Corps ? Voici donc que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux ne feront qu'une seule chair : ce mystère est de grande portée ; je veux dire qu'il s'applique au Christ et à l'Eglise. " (Ep 5, 25-32).

Ce sont vraiment les noces de l'Agneau. Jésus est mort et ressuscité pour nous. Et nous communions à sa propre mort-résurrection, et nous ne faisons plus qu'un avec lui : " si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi " (Ap 3, 20), dans une intimité totale où les deux, l'Epoux et l'épouse, ne font plus qu'un. Jésus a épousé véritablement notre humanité, pour toujours. Précisons au passage que l'union nuptiale du Christ avec l'Eglise ne peut être interprétée que sur le fond d'une union nuptiale en quelque sorte radicale avec l'humanité dans son ensemble.

Impossible désormais de dissocier Jésus de son Eglise : ils sont devenus " une seule chair ".

On est loin à ce niveau d'une obligation dominicale d'aller à la messe ! L'Eucharistie n'est pas de l'ordre de l'obligation ; elle est de l'ordre de l'être, de l'identité, de l'amour.

Il n'est question à ce niveau ni de " religion " ni d' " institution ". L'Eglise, dans son identité fondamentale, n'est pas une " religion " comme les autres, elle ne relève pas de cette notion. Elle est la Jérusalem céleste : " Moi, Jean, j'ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et il n'y avait plus de mer. Et j'ai vu descendre du ciel, d'auprès de Dieu, la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, toute prête, comme une fiancée parée pour son époux. Et j'ai entendu la voix puissante qui venait du Trône divin ; elle disait : " Voici la demeure de Dieu avec les hommes ; il demeurera avec eux, et ils seront son peuple ; Dieu lui-même sera avec eux… la première création aura disparu. " Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : " Voici que je fais toutes choses nouvelles. " (Ap 21, 1-5a).

C'est cela l'Eglise que Dieu donne au monde.

Nous comprenons alors la différence qui existe entre la conception que nous avons du baptême et celle qu'en ont les Evangélistes. Pour ceux-ci, le baptême est un engagement de l'homme vers Dieu, une décision de l'homme pour Dieu, et n'est que cela. D'où le baptême d'adultes seulement. Alors que pour nous, le baptême signifie avant tout le don de Dieu en Jésus Christ : Dieu est toujours celui qui fait le premier pas, l'initiateur, la source. D'où la possibilité de baptiser des tout-petits. Bien entendu, nous avons à répondre au Don de Dieu, par notre engagement, notre collaboration, nous avons à le faire fructifier avec la grâce. " Que cette communion, Seigneur, demeure agissante en nous et prolonge son effet dans notre vie " (oraison en postcommunion du 2ème jeudi de carême ).

Et certes, il y a une distance entre le don de Dieu et l'accueil, la réception de ce don par les hommes que nous sommes. Nous y reviendrons.

Mais avant de parler de cette distance, de ce " déjà là " et " pas encore ", il convient de percevoir l'Eglise en son mystère profond : l'Eglise mystique en quelque sorte, au bon sens du terme, Corps mystique du Christ.

Le mot " demeurer " est ici capital. Il ne cesse de retentir dans les textes proclamés durant tout le temps pascal. Ainsi, par exemple, dans l'évangile du cinquième jeudi : " A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : " Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j'ai gardé fidèlement les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie. " (Jn 15, 9-11).

En accueillant le Christ en nous, nous sommes amenés à demeurer en lui. Lui en nous et nous en lui, nous ne faisons plus qu'un. Le Fils et l'humanité ne font qu'une seule chair, Tête et Corps sont un, irrigués par un unique sang, une unique sève, un unique Esprit, l'Amour.

Le dessein de Dieu le Père est ainsi accompli : " c'est achevé " (Jn 19, 30), Jésus a remis l'Esprit. La finalité de la création est atteinte. Les hommes sont devenus des fils. La nouvelle alliance est éternelle.

Les chrétiens, nous le comprenons, n'annoncent pas une religion de plus, une religion comme les autres. Les chrétiens, en prophètes, annoncent que tout est accompli, qu'en Jésus-Christ le but est atteint. Le Dieu de Jésus est notre Dieu, le Père de Jésus est notre Père. La joie du Fils est en nous et nous sommes comblés.

C'est " l'accomplissement total du Christ "…

 

 

II

LA VISITATION DE L'EGLISE

 

La première partie de ce développement nous a fait entrevoir que " le " sacrement par excellence, le sacrement pascal, c'est le Christ, en qui habite toute plénitude. Mort et ressuscité pour la multitude, il est " le commencement, le premier-né d'entre les morts ", " la tête du corps, la tête de l'Eglise " (Col. 1).

Mais la Tête associe pleinement son Corps, l'Eglise, à son œuvre. L'Evangile proclamé le 3ème dimanche de Pâques est révélateur en ce sens (Jn 21, 1-19) :

" Simon-Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël, de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples se trouvaient ensemble. Simon-Pierre leur dit : " Je m'en vais pêcher. " Ils lui dirent : " Nous venons nous aussi avec toi. " Ils sortirent, montèrent dans le bateau et, cette nuit-là, ils ne prirent rien. Or, le matin déjà venu, Jésus se tint sur le rivage ; pourtant les disciples ne savaient pas que c'était Jésus. Jésus leur dit : " Les enfants, vous n'avez pas du poisson ? " Ils lui répondirent : " Non !" Il leur dit : " Jetez le filet à droite du bateau, et vous trouverez. " Ils le jetèrent donc et ils n'avaient plus la force de le tirer, tant il était plein de poissons. Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : " C'est le Seigneur ! " A ces mots : " C'est le Seigneur ! " Simon-Pierre mit son vêtement - car il était nu - et il se jeta à l'eau. Les autres disciples, qui n'étaient pas loin de la terre, mais à environ deux cents coudées, vinrent avec la barque, traînant le filet de poissons. Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise, avec du poisson dessus, et du pain. Jésus leur dit : " Apportez de ces poissons que vous venez de prendre. " Alors Simon-Pierre monta dans le bateau et tira à terre le filet, plein de gros poissons : cent cinquante trois ; et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. Jésus leur dit : " Venez déjeuner. " Aucun des disciples n'osait lui demander : " Qui es-tu ? ", sachant que c'était le Seigneur. Jésus vient, il prend le pain et il le leur donne ; et de même le poisson. Ce fut là la troisième fois que Jésus se manifesta aux disciples, une fois ressuscité d'entre les morts. " Et la suite du texte rapporte la triple investiture de Simon-Pierre.

Plusieurs messages se dégagent de cette parole. Tout d'abord, les disciples, quelque peu orphelins (ils balbutient encore dans leur foi au Ressuscité) s'en vont pêcher ; laissés à leur seule force et capacité, ils ne prennent rien. La source de tout apostolat en effet, c'est le Christ, en qui nous sommes baptisés (c'est le sens du vêtement de Pierre : " vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu le Christ ").

Jésus attend les disciples sur le rivage : c'est le Ressuscité qui a traversé la mort et est passé sur l'autre rive. Pour le repas préparé par le Seigneur, ce dernier accueille du poisson pêché par ses disciples : tout est appelé à passer par la pâque du Christ, à être récapitulé en Lui. Le chiffre " cent cinquante trois " évoque une idée d'universalité et pourrait être une allusion au nombre des nations connues à cette époque ; cela signifie donc que la pâque du Christ concerne le monde entier.

L'Eglise, " Corps du Christ ", devient ainsi le sacrement de la présence pascale. La Constitution " Lumen Gentium ", déclare que l'Eglise est " dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain " (1).

Nous l'avons bien compris : le seul Sauveur, le seul Médiateur, le seul Prêtre, c'est le Christ. Encore une fois, il est le Sacrement par excellence.

Mais Dieu, parce qu'il est Amour et non simple démiurge, nous associe réellement à son œuvre. Il ne nous sauve pas sans nous. Tout comme au commencement, il confie la création à la gestion de l'homme, là il confie la Bonne Nouvelle de la nouvelle création à ses disciples, qu'il n'appelle plus serviteurs d'ailleurs, mais amis ou frères. Il leur partage en vérité son pouvoir ou sa victoire : " Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde " (Mt 28, 18-20).

Nous sommes là en plein régime de l'incarnation. Ne pas nous sauver sans nous, c'est non seulement nous associer à l'œuvre, mais c'est le faire dans le respect de notre nature ou capacité. Nous avons insisté dans les rencontres précédentes sur notre situation dans le temps et dans l'espace. La Bonne Nouvelle ne méconnaîtra pas ces dimensions : " De jour en jour, proclamez son salut, racontez à tous les peuples sa gloire : à toutes les nations ses merveilles ! " (ps 95).

Ainsi, l'Eglise, " sacrement universel du salut " (Lumen Gentium, § 48), est-elle déjà signe du salut. Au sommet de son parcours, sur la croix, Jésus a cette parole : " Tout est achevé ". L'œuvre du salut, de notre salut, est accomplie. C'est fait. Nous sommes sauvés. Nous en sommes les témoins. Au pied de la croix se tenait l'Eglise présente en Marie, la femme qui a cru, et en Jean le disciple bien-aimé, celui-là qui, à chaque manifestation du Ressuscité, donnera le signal : c'est le Seigneur ! Baptisés dans la mort et la résurrection du Christ, nous avons mis notre foi en lui, nous avons plongé en lui pour être revêtus de lui : " ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ". C'est l'Esprit de Jésus qui actualise sa victoire, c'est-à-dire sa vie filiale dans nos vies. En cela nous sommes signes, terrain d'actualisation. L'Eglise est comme un laboratoire : l'expérience du Ressuscité y a déjà pris corps. Laboratoire de vie filiale et fraternelle.

L'Eglise, sacrement de salut, signifie aussi qu'elle est canal. La Bonne Nouvelle lui est confiée pour être divulguée, partagée. Jésus veut passer par elle pour se donner, pour se manifester. Déjà à la multiplication des pains, on remarquait sa façon de passer par les disciples : " Le jour commença à baisser. S'approchant, les Douze lui dirent : " Renvoie la foule, afin qu'ils aillent dans les villages et fermes d'alentour pour y trouver logis et provisions, car nous sommes ici dans un endroit désert. " Mais il leur dit : " Donnez-leur vous mêmes à manger. " Ils dirent : " Nous n'avons pas plus de cinq pains et de deux poissons. A moins peut-être d'aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. " Car il y avait bien cinq mille hommes. Mais il dit à ses disciples : " Faites-les s'étendre par groupes d'une cinquantaine. " Ils agirent ainsi et les firent tous s'étendre. Prenant alors les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel, les bénit, les rompit et il les donnait aux disciples pour les servir à la foule. Ils mangèrent et furent tous rassasiés, et ce qu'ils avaient eu de reste fut emporté : douze couffins de morceaux ! " (Lc 9, 12-17). Ce passage est intéressant, car il nous dit à sa façon que Jésus ne sauve pas sans nous, comme en direct et sans médiation. Sa mission est certes d'attirer à lui et de faire passer en lui la création. Mais pour cela, il veut avoir besoin de nos cinq pains et de nos deux poissons pour en faire une nourriture sans mesure. Et cette multiplication, il l'opère avec nous et par nous : " Donnez-leur vous-mêmes à manger. " Certes, c'est bien lui la source, c'est bien lui le Sauveur et le seul, mais comme le créateur a confié la création à la collaboration de l'homme, le sauveur, de la même façon, confie l'Oeuvre de libération et de filiation à la participation de l'Eglise, prototype et servante de l'humanité nouvelle.

C'est bien cela que nous vivons en chaque eucharistie : le seul Prêtre est Jésus Christ mort et ressuscité ; cependant, les fidèles manifestent leur participation en apportant le pain et le vin de la création divine gérée par l'homme : " Tu es béni, Dieu de l'univers, toi qui nous donnes ce pain… ce vin, fruit de la terre et du travail des hommes ; nous te le présentons : il deviendra le pain de la vie… il deviendra le vin du Royaume éternel. " L'Eglise manifeste ainsi sa foi active au milieu des nations.

Première sauvée, première bénéficiaire, comme les disciples au temps de Jésus, l'Eglise est non seulement témoin et signe, mais encore canal du salut.

Jésus vient dans le monde en son Corps qui est l'Eglise. L'Eglise est le Corps du Christ en sa venue. Dieu ressuscite Jésus en elle, visible et audible dans le monde. Jésus se fait voir dans la sacramentalité de l'Eglise envoyée à son tour. Et en elle, le mystère pascal est comme diffusé dans le monde.

 

Nous comprenons alors ces attributs de l'Eglise : " une, sainte, catholique et apostolique ", que nous proclamons dans le credo.

 

UNE :

La mission de Jésus est de récapituler toutes choses en lui. " Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots ". Mais le péché des hommes a construit la tour de Babel, la tour de division (Gn 11). Alors même que l'humanité ne constitue en fait qu'une seule famille. A la Pentecôte précisément, l'Eglise, née du côté du Christ, et après une retraite de cinquante jours, est manifestée au monde, elle devient Corps visible, Corps du Christ manifesté au monde : " Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quand, tout à coup, vint du ciel un bruit tel que celui d'un violent coup de vent, qui remplit toute la maison où ils se tenaient. Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites de feu ; elles se partageaient, et il s'en posa une sur chacun d'eux. Tous furent alors remplis de l'Esprit Saint et commencèrent à parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer. Or il y avait, demeurant à Jérusalem, des hommes dévots de toutes les nations qui sont sous le ciel. Au bruit qui se produisit, la multitude se rassembla et fut confondue : chacun les entendait parler en son propre idiome… " (Ac 2). Et un peu plus loin dans ce même chapitre, on nous décrit la première communauté chrétienne : " Jour après jour, d'un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple et rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur. Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple. Et chaque jour, le Seigneur adjoignait à la communauté ceux qui seraient sauvés ".

On peut remarquer au passage qu'entre l'époque antérieure à Babel et la Pentecôte, il s'est fait une sorte de personnalisation. Nous avons déjà vu cela : plus on avance dans l'œuvre de Dieu, et plus on devient chacun soi-même, en harmonie avec les autres. Avant la discorde de Babel, tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Cela veut nous signifier que l'humanité est faite pour vivre dans l'unité, mais cette unité était encore à ce stade du temps, une unité un peu frustre. La réconciliation pascale, (" Dieu s'est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix " - Col 1, 20) provoque l'unité de la Pentecôte, unité qui n'est pas une uniformité. Au contraire, chacun parle et entend sa langue : " Parthes, Mèdes et Elamites, habitants de Mésopotamie, de Judée et de Cappadoce, du Pont et d'Asie, de Phrygie et de Pamphylie, d'Egypte et de cette partie de la Libye qui est proche de Cyrène, Romains en résidence, tant Juifs que prosélytes, Crétois et Arabes, nous les entendons publier dans notre langue les merveilles de Dieu ! ". La Bonne Nouvelle se proclame en polyphonie.

Et c'est bien en ce sens que Paul parle aux Corinthiens (1 Co 12, 12) : " le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et… tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu'un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous tous avons été baptisés en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et tous nous avons été abreuvés d'un seul Esprit. Aussi bien le corps n'est-il pas un seul membre, mais plusieurs. Si le pied disait : " Parce que je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps ", il n'en serait pas moins du corps pour cela. Et si l'oreille disait : " Parce que je ne suis pas l'œil, je ne suis pas du corps ", elle n'en serait pas moins du corps pour cela. Si tout le corps était œil, où serait l'ouïe ? Si tout était oreille, où serait l'odorat ? Mais, de fait, Dieu a placé les membres, et chacun d'eux dans le corps, selon qu'il a voulu. Si tout était un seul membre, où serait le corps ? Mais, de fait, il y a plusieurs membres, et cependant un seul corps. L'œil ne peut donc dire à la main : " Je n'ai pas besoin de toi ", ni la tête à son tour dire aux pieds : " Je n'ai pas besoin de vous… Or vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres chacun pour sa part".

Le corps du Christ est Un. Le Christ a une Epouse, l'humanité sauvée, préfigurée par l'Eglise.

 

SAINTE :

Cette Epouse est sainte, parce qu'elle a été lavée dans le sang de l'Agneau : " Pour eux, je me sanctifie moi-même, afin qu'ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité ". L'Eglise est sainte par l'Esprit de Jésus, l'Esprit Saint qui l'irrigue et la vivifie. Les sarments participent à la sainteté du cep, c'est la même sève qui coule en eux.

Et il ne s'agit pas là d'une histoire de mérites et de vertus. On appelait les premiers chrétiens, indépendamment de toute canonisation, les " saints ". Saints de la sainteté de Dieu, saints en raison du don de la participation à la vie divine, saints parce que bénis de Dieu, aimés et pardonnés, saints parce que sauvés. Comme le larron qui se retrouve à sa mort même en paradis.

 

CATHOLIQUE :

C'est-à-dire universelle : " Allez dans le monde entier, proclamez l'Evangile à toute la création ". L'Eglise n'est pas une religion ordinaire, elle n'est pas une religion comme les autres. Dans son mystère profond, l'Eglise est le commencement de la création parvenue au terme de son histoire et de sa vocation. L'Eglise est prémisses de la création filialisée. Sa mission est fondamentalement universelle, non pas au sens où tout homme devrait lui appartenir institutionnellement. Mais au sens où elle annonce l'universalité du salut. En fait, ce n'est pas l'Eglise qui est universelle, c'est la Bonne Nouvelle. Et l'Eglise est universelle en ce qu'elle est témoin du salut universel. Ainsi, cette Bonne Nouvelle court au fil du temps et de l'espace : " Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l'ouvrage de ses mains. Le jour au jour en livre le récit, et la nuit à la nuit en donne connaissance. Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s'entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde. Là, se trouve la demeure du soleil : tel un époux, il paraît hors de sa tente, il s'élance en conquérant joyeux. Il paraît où commence le ciel, il s'en va jusqu'où le ciel s'achève : rien n'échappe à son ardeur " (Ps 18 A). Nous sommes là aux antipodes des Témoins de Jéhovah !

 

APOSTOLIQUE :

Nous avons vu que le Témoin et le Sacrement par excellence, c'est le Christ. A cet égard, l'évangile de Jean (14, 6-14) est éclairant : " A l'heure où Jésus passait de ce monde à son Père, il disait à ses disciples : " Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l'avez vu… Celui qui m'a vu a vu le Père…je suis dans le Père et… le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; mais c'est le Père qui demeure en moi, et qui accomplit ses propres œuvres ". Jésus, parce qu'il est le Fils Unique, et donc parce qu'il vit dans cette relation filiale avec le Père (il demeure dans le Père et le Père demeure en lui), nous révèle ce Père inconnaissable pour nous. Il en est le Témoin, et il en est le Sacrement, le signe et le canal. " Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ".

Or, pendant trois ans (" en commençant au baptême de Jean jusqu'au jour où il nous fut enlevé " - Ac 1, 22), des hommes ont suivi et ont vécu avec Jésus. Ils ont été témoins de sa façon d'être et de vivre ; ils ont, comme dit saint Jean dans sa première épître, entendu, vu de leurs yeux, contemplé, touché le Verbe de Vie, " car la Vie s'est manifestée : nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue " (I Jn 1). Le groupe des Apôtres est ainsi établi témoins de la Résurrection, ou plus exactement du Ressuscité : " nous vous annonçons cette Vie éternelle ", et précise st Jean, " nous vous l'annonçons, afin que vous soyez en communion avec nous " (I Jn 1, 3).

Le témoignage apostolique de ceux qui ont vu, entendu, touché, n'est pas donné pour le plaisir de raconter. Nous avons vu que l'Eglise, ce n'est pas une histoire de religion, ou d'idéologie ou de philosophie : c'est le Corps vital du Christ, ce sont les sarments de la vigne. On se situe là à un niveau d'être et de vie. Et cette vie, cette joie, les premiers témoins ne sauraient les garder pour eux seuls : ils parlent, ils annoncent afin que la communion commencée fasse pour ainsi dire tache d'huile, s'étende jusqu'aux extrémités de la terre, à toute l'humanité. Ainsi, les premiers témoins deviennent à leur tour sacrement.

Il ne faut pas perdre de vue par exemple que Jésus n'a rien écrit. Sa vie, son œuvre et son testament nous sont transmis par Matthieu, Marc, Luc et Jean, eux-mêmes enracinés dans les premières communautés chrétiennes. Or, la nostalgie d'écrits laissés par Jésus lui-même, nostalgie qui a donné le jour à des textes apocryphes, tel l'évangile de Thomas, dénote une méconnaissance du mystère ecclésial. Tout comme Jésus n'a pas voulu multiplier les pains à partir de rien ni les servir lui-même directement, il n'a pas davantage eu besoin de cristalliser ses paroles ; il lui suffisait de les écrire dans le cœur de son épouse.

Il s'est alors produit, et cela continue, et cela continuera jusqu'à la fin de l'histoire, comme une course de relais. Les Apôtres ont reçu le témoin du Témoin originel, et à leur tour, ils le transmettent aux générations suivantes : " je vous ai transmis ceci, que j'ai moi-même reçu, dit st Paul (I Co 15, 1-8) : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Ecritures, et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Ecritures, et il est apparu à Pierre, puis aux Douze, ensuite il est apparu à plus de cinq cent frères à la fois - la plupart sont encore vivants, et quelques-uns sont morts - ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les Apôtres. Et en tout dernier lieu, il est même apparu à l'avorton que je suis ".

Ainsi commence la longue chaîne des témoins qui transmettent le dépôt de la foi de façon ininterrompue depuis deux mille ans.

On perçoit là le respect de Dieu pour notre nature située dans le temps et l'espace. Nous sommes en effet foncièrement solidaires de manière horizontale (qu'as-tu fait de ton prochain ?) et de manière verticale, chaque génération passant le flambeau à la suivante. Nos vies écrivent l'Histoire, et les Actes des Apôtres ne se terminent pas avec le chapitre 28 : le témoin nous a été passé.

Cette transmission du dépôt de la foi, fidèle, est ce que nous appelons la Tradition, avec un grand T, qui n'est pas à confondre avec les traditions avec un petit t. La Tradition n'a rien à voir avec une nostalgie du passé et de ses contingences.

Paul écrit dans sa première lettre aux Corinthiens (11, 23-26) : " moi, Paul, je vous ai transmis ce que j'ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré… " Et ce " beau témoignage " rendu par le Christ sous Ponce Pilate (I Tm 6, 13) passe ainsi de main en main, au fil du temps : " O Timothée, garde le dépôt " (20), et ce, " jusqu'à l'Apparition de notre Seigneur Jésus Christ " (14), c'est-à-dire jusqu'à cette fin de l'Histoire, où tout sera manifesté en pleine lumière et tourné vers le Père. Nous sommes là aux antipodes de l'individualisme et du subjectivisme qui vont picorer si pauvrement aux rayons du supermarché de la religiosité.

Cette longue chaîne apostolique est historique, au sens où depuis le commencement, on peut égrener les noms et suivre la transmission. On peut dessiner l'arbre généalogique de la famille.

Certes, la tradition, de par notre condition fragile, a pu passer à travers quelques vicissitudes (qu'on se souvienne de ces époques de grande difficulté avec l'arianisme, ou de ces périodes troublées au cours desquelles le siège apostolique, le ministère de Pierre, était occupé par plusieurs en même temps) ; elle ne se fait cependant pas de manière fantaisiste et anarchique. Il y a des règles de transmission, l'Eglise fonctionne selon un droit. Aussi est-il aberrant qu'un homme comme Mgr Lefebvre, s'estimant dans la vérité contre tous, se soit mis à ordonner des évêques de façon solitaire et sauvage. Cela n'a aucun sens et ne pouvait constituer qu'une impasse.

Pour la garantie d'authenticité de la Tradition, il faut se souvenir de la prière et de la promesse du Christ dans ses dernières paroles : "J'ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez pas le porter à présent. Mais quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière… " (Jn 16, 12-13) ; " je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu'il soit avec vous à jamais, l'Esprit de Vérité… il demeure auprès de vous et… il est en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins… le Paraclet, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit… (Jn 14) . Et Matthieu termine ainsi son évangile : " voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde " (28, 20).

Cette promesse, l'histoire nous montre qu'elle est tenue. Car bien des fois, à vue humaine, la barque de l'Eglise avait tout pour sombrer. Pourtant, le fragile esquif a poursuivi sa route sur les flots ! Et il en sera ainsi jusqu'au bout, telle est notre confiance.

Néanmoins, cette promesse n'est pas un encouragement à la paresse ou au je-m'en-fichisme. Il nous est et il nous sera toujours demandé de collaborer au maximum de notre capacité à l'œuvre de Dieu. Qu'on se souvienne de la parabole des talents. Encore une fois, le Seigneur ne veut rien faire sans l'homme. Il demande à celui-ci de mettre toutes ses possibilités au service du royaume. L'assistance de l'Esprit Saint ne nous dispense pas d'être intelligents, prudents, fermes, etc… " Aide-toi, le ciel t'aidera ". Ce dicton exprime à sa manière le respect du Créateur pour sa créature, du Père pour ses fils. Dieu nous a donné un certain nombre d'outils dont nous avons à nous servir. Et toute démission de notre condition humaine, toute négation ou fuite des contingences terrestres, sont une infidélité à notre vocation. Toute une littérature fondamentaliste, évangéliste ou autre, entretient on le sait, surtout en temps de crise, la tentation du merveilleux et du direct avec le ciel : en fait, c'est un leurre et une trahison.

Dieu ne nous sauve pas sans nous, sans notre participation, sans notre collaboration. Certes, ce n'est pas toujours confortable ; bien souvent au contraire, cela se vit dans la fatigue, dans plus ou moins de ténèbre, dans une inquiétude, dans un labeur, voire dans les larmes et une mort à soi-même (qu'on se souvienne des difficultés rencontrées par ces grands théologiens qui ont tellement contribué au concile Vatican II). Mais Dieu n'écrit-il pas droit avec nos courbes ?

C'est là notre paix fondamentale et notre force. Le Seigneur sera toujours avec nous. Même si nous traversons les ravins de la mort, nous ne craignons aucun mal : il est avec nous, son bâton nous guide et nous rassure (ps 22). Il nous a promis son Esprit Saint. Nous ne sommes pas orphelins. " Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l'Hadès ne tiendront pas contre elle " (Mt 16, 18).

Cette deuxième partie est intitulée " la visitation de l'Eglise ". En effet, à l'image de la Vierge Marie, enceinte du Christ, l'Eglise porte en elle le Sauveur, la vie du Ressuscitée. Or, cette Eglise, tout comme Marie, est incarnée : elle a à vivre dans le monde, et à y vivre pleinement, réellement : " En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse dans une ville de Juda " (Lc 1, 39). Marie, qui pourtant connaissait elle-même les fatigues d'une grossesse, va aider, bien concrètement, sa cousine âgée qui attend Jean Baptiste. L'Eglise n'est pas une citadelle séparée, qui se garderait de se salir les mains dans les combats du monde. Elle est ouverte, elle est avec, elle va au-devant…

Porteuse du seul Seigneur de tous. Sans prosélytisme. Marie n'entre pas chez Elisabeth en lui disant : " je suis la Mère de Dieu, voici le Seigneur ". Non, elle salue Elisabeth. Elle rencontre l'autre, sa semblable, en vérité, pour elle-même. Elle l'honore, elle l'aime vraiment. On est loin de ces campagnes d'évangélisation, ou plus exactement de prosélytisme, où l'on annonce un peu mécaniquement le salut de Jésus Christ, sans rencontrer l'autre, qui se trouve en quelque sorte réduit à l'état d'objet, objet de prosélytisme. " Elle entra chez Zacharie et salua Elisabeth ". Marie rencontre en vérité des personnes et des situations. Reconnaissons que certaines évangélisations, dans un contexte colonial, n'ont pas toujours travaillé en ce sens.

Or, c'est dans cet état d'esprit que Dieu peut agir : " il advint, dès qu'Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit dans son sein et Elisabeth fut remplie d'Esprit Saint ". La visite, la proximité, vraie et respectueuse, de Marie, permet à l'autre de donner son propre fruit, de le faire vivre et s'exprimer. L'Eglise est alors la nouvelle " Eve ", la mère de tous les vivants (Gn 3, 20), celle qui permet aux hommes de vivre, celle qui suscite la vie là où elle passe.

L'humble présence de Marie, servante, déclenche l'effusion de l'Esprit chez Elisabeth. C'est le Seigneur qui œuvre, c'est lui qui agit. L'Eglise elle, est un peu comme une sage-femme qui aide, qui permet l'accouchement.

Bien entendu, la joie de l'Eglise est de pouvoir nommer ce Seigneur et de le magnifier. L'œuvre de l'Esprit s'accomplit dans le sein d'Elisabeth et un dialogue s'instaure qui va jusqu'au partage des merveilles de Dieu, en Marie, comme en sa cousine. Et ce dialogue débouche même sur la prière : les deux femmes, ensemble, se sont tournées vers le Seigneur.

Le ministère de l'Eglise est bien un ministère de visitation. Porteuse du Seigneur, l'Eglise éveille, réveille, suscite, ressuscite… L'Eglise est la présence initiale et progressive, préparant les hommes à devenir pleinement Royaume de Dieu.

On peut dire qu'elle est mère (parce qu'épousée), on peut dire avec ses deux mille ans de tradition elle-même longuement préparée, qu'elle est maîtresse de vie. Son envoi (" comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie ") et la grâce correspondante, son expérience, justifient sa prise de parole dans le monde (sa transmission de la Parole en fait), justifient ses conseils, justifient la confiance de ceux qui lui appartiennent (les fidèles du Christ, les baptisés). En effet, chaque membre est riche de l'expérience de tout le Corps. Chaque membre est invité à aller plus loin que lui-même, plus loin que son individualisme et son subjectivisme, pour bénéficier de la vitalité de cette sève qui irrigue toute la vigne. Cela ne signifie pas une obéissance bête et soumise. Quand Pierre n'est pas fidèle à l'Esprit du Seigneur, on le verra, Paul n'a pas peur de monter à Jérusalem pour le lui dire…

 

 

III

POUSSES PAR L'ESPRIT VERS LE ROYAUME

 

Il est facile de repérer une certaine distance entre ce mystère de l'Eglise - Corps du Christ -, et les manifestations concrètes de l'Eglise - institution.

Certains succombent alors à la tentation d'enjoliver le passé. Les mouvements évangélistes par exemple, mouvements de Réveil, gomment de façon simpliste deux mille ans d'histoire, jugés comme deux mille ans de trahison, pour rejoindre le camp des " purs ", l'Eglise primitive, qui, elle…

C'est là entre parenthèses faire quelques impasses dans la Parole de Dieu elle-même ! En effet, le livre des Actes des Apôtres ne joue pas cette carte d'une hagiographie lénifiante.

Qu'on lise simplement le récit de la fraude d'Ananie et de Saphire (5) : alors même que " la multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme " et que " Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun ", " Un certain Ananie, d'accord avec Saphire sa femme, vendit une propriété ; il détourna une partie du prix, de connivence avec sa femme, et apportant le reste, il le déposa aux pieds des apôtres. " Ananie, lui dit alors Pierre, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, que tu mentes à l'Esprit Saint et détournes une partie du prix du champ ? Quand tu avais ton bien, n'étais-tu pas libre de le garder, et quand tu l'as vendu, ne pouvais-tu disposer du prix à ton gré ? Comment donc cette décision a-t-elle pu naître dans ton cœur ? Ce n'est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu. "

La mission elle-même n'est pas sans crises. Ainsi, Barnabé et Paul, qui avaient emmené avec eux le jeune Jean surnommé Marc (12, 12 et 25), finissent par se séparer à cause de celui-ci : " Barnabé voulait emmener aussi Jean, surnommé Marc ; Paul, lui, n'était pas d'avis d'emmener celui qui les avait abandonnés en Pamphylie et n'avait pas été à l'œuvre avec eux. On s'échauffa et l'on finit par se séparer " (15, 37-39).

Voici donc deux exemples parmi bien d'autres à cette époque et tout au long des siècles qui suivront.

En fait, cette Eglise une, sainte, catholique et apostolique en laquelle nous croyons, cette Eglise de sauvés, ce Corps du Ressuscité, est en même temps une Eglise d'hommes et de femmes pécheurs. Nous sommes certes dans le " déjà ", mais aussi dans le " pas encore ". Le Ressuscité a remporté la Victoire : " tout est accompli ", mais il reste à l'humanité d'investir le territoire conquis, il reste à l'Histoire d'actualiser le salut. Il reste au Seigneur d'attirer tous et tout à Lui. L'Eglise est un Peuple en marche vers…

Il est significatif que l'épouse de l'Agneau, nous l'avons vu, descende du ciel dans l'Apocalypse, tandis que l'épouse (la même !) dans la temporalité, ne peut qu'élever sa voix vers le haut en disant : " Maranatha ! ", " viens… ".

Et là, il convient de ne pas confondre l'Eglise en son mystère fondamental : elle est le Corps du Christ, elle est son Epouse -, et son aspect institutionnel, c'est-à-dire solidaire dans le temps et l'espace, de toute humanité.

Pour comprendre cela, il convient d'être attentif au mouvement suggéré par la Parole de Dieu entre Pierre et Jean.

L'apôtre Jean est resté au pied de la croix avec Marie, que j'ai appelée " prototype " de l'Eglise. Les autres, et Pierre en particulier, n'y sont pas ; ils ont fui ou ils regardent de loin. " Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d'elle, le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : " Femme, voici ton fils. " Puis il dit au disciple : " Voici ta mère. " Dès cette heure-là, le disciple l'accueillit chez lui. " (Jn 19, 26-27).

Le premier jour de la semaine, sur l'alerte donnée par Marie de Magdala au sujet de la disparition du corps de Jésus, Pierre et Jean se rendent au tombeau. " Ils couraient tous les deux ensemble. L'autre disciple, plus rapide que Pierre, le devança à la course et arriva le premier au tombeau. Se penchant, il aperçoit les linges, gisant à terre ; pourtant il n'entra pas. Alors arrive aussi Simon-Pierre, qui le suivait ; il entra dans le tombeau ; et il voit les linges, gisant à terre, ainsi que le suaire qui avait recouvert sa tête ; non pas avec les linges, mais roulé à part dans un endroit. Alors entra aussi l'autre disciple, arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut " (20, 3-8).

Après cela, rapporte encore l'évangile de Jean (21, 4-8), Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade : " le matin déjà venu, Jésus se tint sur le rivage ; pourtant les disciples ne savaient pas que c'était Jésus. Jésus leur dit : " Les enfants, vous n'avez pas du poisson ? " Ils lui répondirent : " Non ! " Il leur dit : " Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez. " Ils jetèrent donc et ils n'avaient plus la force de le tirer, tant il était plein de poissons. Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : " C'est le Seigneur ! " A ces mots : " C'est le Seigneur ! " Simon-Pierre mit son vêtement - car il était nu - et il se jeta à l'eau. "

Ces trois passages nous laissent entrevoir la double dimension de l'Eglise du Christ.

Tout d'abord, l'Eglise mystique, dans son mystère profond : Corps de la Tête, Epouse faisant une seule chair avec le Christ, symbolisée par Jean, le disciple bien-aimé, celui-là même qui au soir du jeudi saint, reposait sur le cœur de Jésus. Jean, fidèle au pied de la Croix ; Jean qui court plus vite, et qui a déjà compris : l'aigle a vu, il croit. C'est l'Epouse qui contemple, l'Epouse qui aime, l'Epouse qui croit, l'Epouse qui sait.

Ensuite, en même temps plus exactement, l'Eglise institutionnelle, symbolisée par Pierre. Elle est tributaire du temps et de l'espace, ou mieux : elle est incarnée, faite d'hommes et de femmes réels. Elle a donc ses générosités, ses élans : Pierre, qui vient de professer sa foi au Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16, 16), qui est prêt à aller en prison et à la mort avec le Christ (Lc 22, 33), commence par renier son Maître. La chair est faible. Et il lui faut du temps, le temps de la maturation véritable, le temps de l'Histoire, pour " passer " totalement en Christ, pour devenir ce qu'elle est. D'ailleurs, Pierre sera à son tour crucifié.

Eglise mystique et Eglise institutionnelle. Une seule Eglise en fait. Et il ne faut surtout pas les opposer. Il est faux de séparer Pierre et Jean, comme on aime le faire dans les courants gnostiques, ésotériques et nouvel-âge.

Tout est accompli. L'humanité, symbolisée par l'Eglise, est épousée par le Fils unique du Père et l'Esprit de Jésus coule dans ses veines. C'est fait. Déjà. Et en même temps, pas encore. Le train certes est déjà arrivé en gare, mais tous les wagons ne sont pas encore immobilisés, éternisés.

L'Eglise n'est pas le Royaume. Elle est graine de Royaume, elle est levain dans la pâte. Le Royaume, déjà commencé, on en a des signes, on en a les arrhes, sera véritablement à la fin de l'histoire, lorsque tout et tous auront été attirés par le Christ, seront passés totalement en Lui. Alors le Fils pourra tout remettre au Père, Christ Total éternellement tourné vers le Père. Le Royaume, c'est ce Christ total.

Cela est acquis par le Christ, qui nous en fait le don. Mais on n'y est pas encore. Tout n'est pas encore concrètement assumé en Christ. Nous attendons encore sa venue, l'ultime. Non pas son retour, mais sa manifestation glorieuse et définitive. Lorsque nous le verrons tel qu'il est, et que par là même nous nous découvrirons tels que nous sommes, totalement passés en lui. Le Christ vient en nous faisant venir à lui, en nous faisant passer en lui.

Il ne faut donc pas confondre Eglise et Royaume. Eglise, germe de Royaume, laboratoire du communion trinitaire, oui. Eglise égalant Royaume, non.

" La mission de l'Eglise est " d'annoncer le Royaume du Christ et de Dieu et de l'instaurer dans toutes les nations, formant de ce Royaume le germe et le commencement sur la terre. D'un côté, l'Eglise est " sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ". Elle est donc signe et instrument du Royaume : appelée à l'annoncer et à l'instaurer. De l'autre côté, l'Eglise est le " peuple qui tire son unité de l'unité du Père et du Fils et de l'Esprit Saint " ; elle est ainsi " le règne du Christ déjà mystérieusement présent ", puisqu'elle en constitue le germe et le principe. Le Royaume de Dieu a en effet une dimension eschatologique : c'est une réalité présente dans le temps, mais elle ne se réalisera pleinement qu'à la fin ou accomplissement de l'histoire… l'Eglise n'est pas à elle-même sa propre fin, car elle est ordonnée au Royaume de Dieu dont elle est germe, signe et instrument. Mais, alors qu'elle est distincte du Christ et du Royaume, l'Eglise est unie indissolublement à l'un et à l'autre " (Déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Dominus Iesus).

Cette distinction évite alors de sacraliser ce qui est seulement contingent, ce qui est dépendant du temps et de l'espace. Elle permet de relativiser ce qui peut et doit être relativisé. Elle évite de fossiliser la vie. Elle évite de confondre comme le fait l'intégrisme la Tradition et les traditions.

Elle permet alors de considérer l'institution à sa juste place, c'est-à-dire au service du Royaume, au service de la mission.

A cet égard, il est intéressant de comparer la structure des deux codes de droit canonique, celui de 1917 et celui de 1983. Dans ce dernier, on constate qu'au livre II qui traite du Peuple de Dieu, la première partie est consacrée aux fidèles du Christ, tous les fidèles, tandis que la deuxième partie traite de la constitution hiérarchique de l'Eglise, celle-là étant au service de ce sacerdoce commun des fidèles du Christ. " Les fidèles du Christ sont ceux qui, en tant qu'incorporés au Christ par le baptême, sont constitués en peuple de Dieu et qui, pour cette raison, faits participants à leur manière à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, sont appelés à exercer, chacun selon sa condition propre, la mission que Dieu a confiée à l'Eglise pour qu'elle l'accomplisse dans le monde " (canon 204 §1). Et " entre tous les fidèles, du fait de leur régénération dans le Christ, il existe quant à la dignité et à l'activité, une véritable égalité en vertu de laquelle tous coopèrent à l'édification du Corps du Christ, selon la condition et la fonction propres de chacun " (canon 208).

Parce que l'Eglise est faite d'hommes et de femmes bien incarnés, parce qu'elle est non seulement le Corps mystique du Christ, mais aussi une société humaine, dans l'espace et le temps humains, l'aspect institutionnel est incontournable. Il fait partie intégrante de notre condition. Rêver d'une Eglise sans organisation, sans règles, relève de l'utopie. Aucun groupe humain ne peut vivre ni subsister ni avancer sans une règle du jeu, sans un partage des fonctions de chaque membre de ce corps. Et au-delà de l'utilité et de la rationalité du fonctionnement, une fois de plus nous pouvons contempler le mystère même du corps aux membres divers et solidaires les uns des autres.

On dit que devient adulte celui ou celle qui comprend et assume les imperfections de ses parents. Avec la liberté de l'amour, il ou elle se sait fils et fille, dans la lucidité du regard. Nul n'est parfait, Dieu seul est parfait. La maturité permet alors d'aimer de manière réaliste, les autres et soi-même. Il en est de même vis-à-vis de l'Eglise. Nous l'aimons, parce qu'elle est notre Mère : " Elle est fondée sur les montagnes saintes. Le Seigneur aime les portes de Sion plus que toutes les demeures de Jacob…on appelle Sion : " Ma mère ! " car en elle, tout homme est né. C'est lui, le Très-Haut, qui la maintient… " En toi, toutes nos sources " (ps 86). Aussi, on ne dit pas n'importe quoi de l'Eglise, on ne lui lance pas n'importe pas quoi à la figure, on ne se permet pas n'importe quoi. Même si on peut parfois en souffrir, on ne la quitte pas. " En toi, toutes nos sources ". C'est cela que signifie la fameuse phrase : " Hors de l'Eglise, pas de salut ". Si tu as franchi les portes de Sion, si tu as découvert un jour qu'en elle, l'Epouse du Christ et la Mère des vivants, tout homme est né, alors tu ne saurais la quitter, puisque tu es arrivé. Certes, tu as toi-même à mûrir, à y poursuivre ta croissance vers la plénitude, mais à l'intérieur. En ressortir, si tu sais, serait une régression.

Mais que l'Eglise ait à progresser, cela est indéniable : " ecclesia semper reformanda est ", l'Eglise doit vivre en conversion permanente. C'est la raison pour laquelle on ne manque pas d'en demander la grâce au Seigneur : "Humblement, nous te demandons qu'en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l'Esprit Saint en un seul corps. Souviens-toi, Seigneur, de ton Eglise répandue à travers le monde : fais-la grandir dans ta charité… " (prière eucharistique II). Il y a encore du chemin à faire… jusqu'à la fin des temps.

C'est pourquoi aimer l'Eglise, implique l'engagement de chacun, avec le meilleur de lui-même. Engagement qui peut, à certains moments, se traduire par une interpellation. Que l'on se rappelle l'intervention de Paul auprès de Pierre, " à cause d'intrus, ces faux frères qui se sont glissés pour espionner la liberté que nous avons dans le Christ Jésus, afin de nous réduire en servitude, gens auxquels nous refusâmes de céder, fût-ce un moment, par déférence, afin de sauvegarder pour vous la vérité de l'Evangile… quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu'il s'était donné tort. En effet, avant l'arrivée de certaines gens de l'entourage de Jacques, il prenait ses repas avec les païens ; mais quand ces gens arrivèrent, on le vit se dérober et se tenir à l'écart, par peur des circoncis. Et les autres Juifs l'imitèrent dans sa dissimulation, au point d'entraîner Barnabé lui-même à dissimuler avec eux. Mais quand je vis qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Evangile, je dis à Céphas devant tout le monde… " (Ac 2). Ce dialogue, vigoureux en temps de crise, n'enlève rien au souci de Paul de toujours recevoir la foi de l'Eglise, à son souci d'être et de demeurer en communion avec elle. Les actes des Apôtres nous précisent bien que régulièrement il visite la communauté-mère de Jérusalem. Après sa rencontre personnelle et vivante avec Jésus, lequel confie aussitôt ce catéchumène à la médiation de l'Eglise de Damas (" relève-toi, entre dans la ville, et l'on te dira ce que tu dois faire " - Ac 9, 6), il monte à Jérusalem se joindre aux disciples (9, 26) ; " ensuite, au bout de quatorze ans, je montai de nouveau à Jérusalem " écrit-il encore cette fois aux Galates (2), " je leur exposai l'Evangile que je prêche parmi les païens ". De même, Paul ne manquera pas d'éduquer les Eglises qu'il fonde à la communion avec l'Eglise de Jérusalem, communion concrétisée par des collectes en faveur des Eglises plus pauvres.

Poussée par l'Esprit vers le Royaume… L'Eglise est encore en route.

Et beaucoup de chantiers la sollicitent, un certain nombre de " nœuds " pour reprendre l'expression du cardinal Martini, archevêque de Milan, sont à dénouer. Tout comme il y a deux mille ans, lorsque les judéo-chrétiens se sont trouvés confrontés à l'arrivée de païens convertis et ont dû écouter l'Esprit parler à l'Eglise : " Certaines gens venus de Judée voulaient endoctriner les frères de l'Eglise d'Antioche en leur disant : " Si vous ne recevez pas la circoncision selon la loi de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés. " Cela provoqua un conflit et des discussions assez graves entre ces gens-là et Paul et Barnabé. Alors on décida que Paul et Barnabé, avec quelques autres frères, monteraient à Jérusalem auprès des Apôtres et des Anciens pour discuter de cette question. " (Ac 15, 1-2). De tels récits nous apprennent à relativiser et nous font comprendre que notre pèlerinage sur la terre peut passer, c'est normal, par des conflits et des discussions assez graves… Il peut arriver que la barque soit secouée par des tempêtes ; mais le Seigneur ne nous a-t-il pas dit et redit : " La paix soit avec vous ", ne nous a-t-il pas promis d'être avec nous tous les jours jusqu'à la fin des temps ?

Parmi les nombreuses questions à traiter dans le cadre d'un aggiornamento permanent, Jean-Paul II lui-même a pointé celle de la primauté du pape dans son encyclique " Ut unum sint " : " 95… Pendant un millénaire, les chrétiens " étaient unis par la communion fraternelle dans la foi et la vie sacramentelle, le Siège romain intervenant d'un commun accord, si des différends au sujet de la foi ou de la discipline s'élevaient entre elles ". La primauté s'exerçait ainsi pour l'unité. En m'adressant au Patriarche œcuménique, Sa Sainteté Dimitrios Ier, j'étais conscient, comme je l'ai dit, que " pour des raisons très diverses, et contre la volonté des uns et des autres, ce qui devait être un service a pu se manifester sous un éclairage assez différent. Mais, c'est par désir d'obéir vraiment à la volonté du Christ que je me reconnais appelé, comme Évêque de Rome, à exercer ce ministère. Je prie l'Esprit Saint de nous donner sa lumière et d'éclairer tous les pasteurs et théologiens de nos Églises, afin que nous puissions chercher, évidemment ensemble, les formes dans lesquelles ce ministère pourra réaliser un service d'amour reconnu par les uns et par les autres ". 96. C'est une tâche immense que nous ne pouvons refuser et que je ne puis mener à bien tout seul. La communion réelle, même imparfaite, qui existe entre nous tous ne pourrait-elle pas inciter les responsables ecclésiaux et leurs théologiens à instaurer avec moi sur ce sujet un dialogue fraternel et patient, dans lequel nous pourrions nous écouter au-delà des polémiques stériles, n'ayant à l'esprit que la volonté du Christ pour son Église, nous laissant saisir par son cri, " que tous soient un... afin que le monde croie que tu m'as envoyé " (Jn 17, 21) ? "

Voici donc franchement posée, la question de la forme de l'exercice de cette mission qui a évolué au cours des siècles, en fonction des contingences historiques, dans le sens de la centralisation. Le chantier est ouvert…

Tout comme il l'est ou doit l'être sur bien d'autres défis…

Nous sommes ainsi invités à ne pas confondre l'essentiel du dépôt de foi avec le contingent.

Tout comme il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. L'Eglise, et c'est nous tous, c'est chacun de nous, est faite d'hommes et de femmes " saints " au sens développé plus haut, mais encore bien imparfaits, comme tout être humain d'ailleurs. Si on regarde la première équipe pastorale, les apôtres choisis par le Christ ne sont pas des foudres de perfection : Pierre a renié, les disciples se chamaillent pour les premières places, Judas a trahi, etc… Ceci nous fait comprendre que nous ne sommes pas appelés selon nos qualités et nos mérites. Le salut est un don de Dieu : c'est Dieu qui sauve, gratuitement et sa miséricorde est pour tous. Il y a donc et il y aura encore à des niveaux individuel et collectif, des bavures, des erreurs, des fautes. Parce que nous sommes des hommes et des femmes. En route vers…

Simplement, les actes de repentance posés par Jean-Paul II par exemple tout au long du Jubilé de l'an 2000, nous indiquent la bonne attitude. Il ne s'agit pas de justifier l'injustifiable. Il convient de ne pas confondre la sainteté de l'Eglise, Peuple de sauvés et témoin du salut, avec notre condition terrestre : " Car ce n'est pas nous que nous prêchons, mais le Christ Jésus, Seigneur ; nous ne sommes, nous, que vos serviteurs, à cause de Jésus. En effet le Dieu qui a dit : Que des ténèbres resplendisse la lumière, est Celui qui a resplendi dans nos cœurs, pour faire briller la connaissance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ. Mais ce trésor, nous le portons en des vases d'argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous " (2 Co 4, 5-7).

Par ailleurs, à l'aube du XXIème siècle, voilà l'Eglise interpellée tout particulièrement par les questions de l'œcuménisme et du dialogue interreligieux.

Aujourd'hui, nous percevons que les Eglises douloureusement séparées - catholique romaine et orientales, protestantes, orthodoxes - ont à se rencontrer au sens fort du terme, ont à recevoir les unes des autres. Cette évolution relationnelle explique l'émoi suscité par la déclaration de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi : " Dominus Iesus ". Nous avons souligné dans une rencontre précédente la justesse du rappel, par ce document, de l'unicité et de l'universalité du mystère salvifique de Jésus Christ. Non, toutes les religions ne se valent pas, au sens où Jésus de Nazareth est l'unique Sauveur de l'humanité ; il est le Chemin, la Vérité et la Vie. Nous avons la chance de le savoir, même si nous sommes très en deçà de cette révélation. Nous avons le privilège et le bonheur de pouvoir donner à Dieu son vrai nom : " Abba ", Père de Jésus et notre Père. Nous sommes toujours d'accord avec " Dominus Iesus " lorsque nous lisons : " La présence et l'œuvre de salut de Jésus Christ continuent… dans l'Eglise et à travers l'Eglise qui est son Corps. Et comme la tête et les membres d'un corps vivant sont inséparables mais distincts, le Christ et l'Eglise ne peuvent être ni confondus ni séparés et forment un seul " Christ total ". Cette non-séparation est aussi exprimée dans le Nouveau Testament par l'analogie de l'Eglise comme Epouse du Christ. Par conséquent, compte tenu de l'unicité et de l'universalité de la médiation salvifique de Jésus Christ, on doit croire fermement comme vérité de foi catholique en l'unicité de l'Eglise fondée par le Christ. Tout comme il existe un seul Christ, il n'a qu'un seul Corps, une seule Epouse : une " seule et unique Eglise catholique et apostolique ".

Le document romain précité a bien raison de souligner la dimension universelle de la rédemption opérée par le Christ. Il a bien raison de déclarer que la " présence et l'œuvre de salut de Jésus-Christ continuent… dans l'Eglise et à travers l'Eglise qui est son Corps ", comme nous l'avons développé dans notre deuxième partie : Eglise de témoins, signe et canal.

Toutefois, certaines restrictions quant à l'expression " Eglises sœurs " s'avèrent bien maladroites. La constitution dogmatique de Vatican II, " Lumen Gentium " (8) déclare : " Cette Eglise comme société constituée et organisée en ce monde, c'est dans l'Eglise catholique qu'elle se trouve, gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui, bien que des éléments nombreux de sanctification et de vérité subsistent hors de ses structures, éléments qui, appartenant proprement par don de Dieu à l'Eglise du Christ, appellent par eux-mêmes l'unité catholique ". On sent bien que l'expression " subsistit in " appelle des nuances et ne peut se contenter du style inclusif, du genre : Eglise du Christ = Eglise catholique romaine.

Nous savons bien que cette Eglise du Christ, la tunique du Christ, nous l'avons déchirée en plusieurs morceaux. Les responsabilités, l'histoire le montre, sont partagées. Nous savons trop bien que nous ne sommes pas uns comme le Père et le Fils sont un ; nous savons trop bien que nous ne sommes pas parfaits dans l'unité. Et si cette unité était un fruit à mûrir et à accueillir ? La prière de Jésus, juste avant de mourir, comme un testament, n'est-elle pas un souhait, l'indication de la route à prendre avec l'assurance de sa bénédiction ? L'unité n'est peut-être pas derrière nous, mais devant nous, comme le signe de notre propre maturation, comme le signe de la croissance spirituelle du Peuple de Dieu.

Nous percevons bien d'ailleurs toutes les nuances d'une telle unité. L'unité n'est pas l'uniformité. La communion n'est pas la discipline militaire. Aujourd'hui, nous devenons sensibles à la richesse de la pluralité. En tous domaines, l'Esprit nous travaille dans le sens de l'Autre, des autres, de l'altérité. " Il y a certes, diversité de dons spirituels, mais c'est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c'est le même Seigneur ; diversité d'opérations, mais c'est le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation de l'Esprit est donnée en vue du bien commun… tout cela, c'est l'unique et même Esprit qui l'opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l'entend " (I Co 12, 4-11).

A chacun alors de reconnaître et d'accueillir les dons de l'autre, afin de pouvoir les vivre dans l'unité.

Cela implique la reconnaissance qu'une sève unique irrigue tout l'arbre, l'Esprit. Cela implique aussi que les sarments, tous les sarments, soient émondés pour porter encore plus de fruit. Cela implique par conséquent que l'Eglise catholique romaine elle aussi se laisse ajuster, toujours plus, par l'Esprit.

 

Deuxième rendez-vous de ce XXIème siècle : la pluralité religieuse et tout le champ d'investigation théologique qui s'ouvre avec elle.

Encore une fois, la déclaration romaine " Dominus Iesus " a raison de mettre en garde contre la tentation de ne concevoir Jésus que comme l'un des multiples visages que prendrait le Logos au cours des siècles. Elle a raison de pointer le danger actuel du relativisme religieux.

Cependant, on ne saurait oublier " l'action du Christ et de l'Esprit Saint hors des limites visibles de l'Eglise " (Jean-Paul II, Encyclique Redemptoris missio, 18). Dieu peut, nous explique le décret du Concile Vatican II, Ad Gentes, sur l'activité missionnaire de l'Eglise, Dieu peut " par des voies connues de lui, amener à la foi… des hommes qui, sans faute de leur part, ignorent l'Evangile " (7).

De plus, Dieu, " au-dessus de tous, par tous et en tous ", peut avoir quelque chose à nous dire, à nous chrétiens, à éveiller et à réveiller en nous, au travers des fidèles d'autres religions, lorsque nous accueillons " ce qui est vrai et saint dans ces religions ", ce " rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ".

Certes, l'Eglise du Christ vit une joie unique : " Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; - car la Vie s'est manifestée : nous l' avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue - ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Tout ceci, nous vous l'écrivons pour que notre joie soit complète " (I Jn 1, 1-4). L'Eglise, Témoin du Ressuscité, ne peut pas ne pas être missionnaire : quand on a trouvé le trésor, à moins d'être un égoïste pathologique, on le partage. La joie n'est complète, dit st Jean, que si elle est partagée, proposée.

 

CONCLUSION

En conclusion, comment ne pas invoquer l'Esprit Saint, l'Esprit de Pentecôte, celui qui nous a été promis, ce Paraclet qui a mission de nous enseigner tout et de nous rappeler tout ce que Jésus nous a dit, celui qui poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification.

Une seule chose nous est demandée, à chacun et à tous ensemble : nous livrer en vérité à l'Esprit, lui être vraiment disponibles, vraiment dociles, lui laisser les rênes.

Viens, Esprit Saint, en nos cœurs Et envoie du haut du ciel Un rayon de ta lumière.

Viens en nous, père des pauvres, Viens, dispensateur des dons, Viens, lumière de nos cœurs.

Consolateur souverain, Hôte très doux de nos âmes, Adoucissante fraîcheur.

Dans le labeur, le repos ; Dans la fièvre, la fraîcheur ; Dans les pleurs, le réconfort.

O lumière bienheureuse, Viens remplir jusqu'à l'intime Le cœur de tous tes fidèles.

Sans ta puissance divine, Il n'est rien en aucun homme, Rien qui ne soit perverti.

Lave ce qui est souillé, Baigne ce qui est aride, Guéris ce qui est blessé.

Assouplis ce qui est raide, Réchauffe ce qui est froid, Rends droit ce qui est faussé.

A tous ceux qui ont la foi Et qui en toi se confient Donne tes sept dons sacrés.

Donne mérite et vertu, Donne le salut final, Donne la joie éternelle. Amen.

Dépôt légal - Imprimé par nos soins

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